155e anniversaire de la Commune de Paris : Les Versaillais reviennent

Dans les plus grandes villes françaises, à commencer par Paris, Marseille et Lyon, le deuxième tour des Municipales voit se reconstituer un net et fort clivage gauche/droite, malgré à Paris le refus de LFI de retirer sa candidature pour laisser le champ libre à celle du reste de la gauche, et à Marseille le refus de la candidate de la droite démocratique d'en faire autant pour laisser le RN espérer remporter la Mairie. Ce n'est plus la même gauche ni la même droite que lors des précédentes élections locales, ce ne sont plus les même rapports de force dans chacun de ces deux camps, mais c'est toujours une gauche et une droite. Une droite dominée par le Rassemblement National, une gauche que ne domine plus le PS, mais une droite et une gauche, toujours. La parenthèse macroniste se referme, on retourne aux fondamentaux dans un pays qui a inventé les concepts même de "gauche" et de "droite" pour définir les camps et les champs politiques, et où depuis bientôt deux siècles et demi, le "centre", c'est le marais. Pas le quartier parisien, l'écosystème stagnant...

"Liberté, égalité, fraternité"  ou "Travail, Famille, Patrie" ? 

C'est le vote des plus grandes villes, ou sauf à Marseille et Nice (par son sous-traitant local) le RN est généralement marginal, qui va donner la tonalité définitive des Municipales françaises. Et Paris va être, évidemment, le plus important de ces enjeux, puisque la droite et l'extrême-droite s'y rassemblent, quelque mine qu'elles fassent, derrière la candidature de Rachida Dati, alors que LFI a décidé de plomber celle d'Emmanuel Grégoire en maintenant la candidature de Sophia Chikirou alors qu'elle n'a aucune chance de remporter l'élection : l'enjeu, là, c'est de faire tomber le PS, et tant pis si c'est pour livrer la ville à la droite avec l'appui de l'extrême-droite, et faire élire une candidate traînant une batterie de casseroles judiciaires qui pourraient l'empêcher, même si sa liste sortait en tête dimanche, de concrétiser son rêve de Mairie -une Mairie, celle de Paris, bien plus prestigieuse, et surtout  bien plus durable, en ce moment, qu'un poste de ministre dans des gouvernements dont le sort se joue à la roulette parlementaire. "Si Rachida Dati est élue dimanche, ce sera grâce à vous et ce sera à nous qu'elle le devra", a lancé Sarah Knafo au soir du premier tour : c'est bien jugé. Et en écho, le candidat de la gauche parisienne (sauf LFI), Emmanuel Grégoire confirme : "Tout bulletin qui ne sera pas pour la gauche unie", c'est-à-dire lui-même,  sera "de fait un bulletin pour Rachida Dati et ses alliés d'extrême-droite". 

Emmanuel Grégoire appelle à "empêcher le pire : la victoire de Rachida Dati". Il est en effet, le seul à pouvoir le faire. Mais s'il y arrive, il lui faudra bien, ensuite, appliquer un projet dont Emmanuel Grégoire lui-même dit que, sur le fond, il a "d'immenses convergences avec celui de Sophia Chirikou (...) sur la priorité au logement, la transition écologique, les quartiers populaires, la lutte contre les discriminations et le racisme, le soutien aux associations". Et rien de cela ne sera vraiment possible sans que LFI et son électorat y prennent part. Et que les forces politiques (PS, PC, Verts) qui ont constitué la liste de la gauche presque unie tiennent la promesse d'Emmanuel Grégoire de "venir en aide à tous ceux qui ont trouvé dans cette ville un refuge et qui la font tourner" -et qui sont la cible de l'extrême-droite. 

La liste d'Emmanuel Grégoire est bien la seule option potentiellement gagnante face à celle de Rachida Dati -qui, elle, ne pourrait gagner que si les électeurs de l'extrême-droite se reportent massivement sur elle, et que les électeurs du "centre" ne suivent pas l'exemple de leur candidat, Pierre-Yves Bournazel, qui se retire personnellement après avoir été contraint par son parti et Emmanuel Macron de laisser sa liste fusionner avec celle de Dati.  Le 9 mars, dans un meeting de soutien à sa candidate, Jean-Luc Mélenchon se gaussait de "ces gros combinards de socialistes qui ne seront pas chers à acheter"... avant de dénoncer précisément le refus du candidat socialiste de se laisser "acheter" ou d'"acheter" le soutien de LFI... qui après le premier tour a appelé à construire un "front antifasciste" au deuxième tour, et effectivement contribué à le constituer à Marseille en se retirant, et à Lyon en fusionnant... mais pas à Paris, où en absence de "front antifasciste", s'est constitué un "front versaillais" de la droite et de l'extrême-droite parisienne, ce qui n'est pas franchement une surprise : dans "Libération", avant le premier tour, l'ancien haut fonctionnaire et homme d'affaire Mathieu Pigasse rappelait que plus de 150 accords locaux ont été noués entre des élus de la droite traditionnelle et le RN. Si le RN est quasiment absent de Paris, la candidate de "Reconquête" a pris sa place -et, comme la direction nationale du RN (Le Pen, Bardella et consorts), appelle à voter pour Rachida Dati.

Pour la première fois depuis cinquante ans (l'instauration de l'élection populaire du Maire de Paris en 1977), l'extrême-droite dépasse les 10 % des suffrages dans la ville de l'illustre Commune de 1871. Ecrasée dans le sang par l'extrême-droite de l'époque. Les temps changent, les mots aussi, mais on se retrouve bien, dans la capitale des révolutions autant que de la France, à choisir entre "Liberté, égalité, fraternité"  et "Travail, Famille, Patrie". Entre Versailles et la Commune.

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