Interdiction des "signes religieux ostentatoires" dans les parlements genevois : vers un dress code pseudo laïc ?
Il faut bien reconnaître au Grand Conseil genevois (du moins à sa majorité) une qualité : il (elle) ne nous décevra jamais. Dans un genre moins parlementaire que comique, mais on s'en contentera, l'air du temps ne charriant pas beaucoup d'occasions de sourire. Donc, le Grand Conseil genevois a ajouté à la liste de ses compétences celle de se prononcer sur des apparences vestimentaires. Et après celle des baigneuses des piscines municipales, à qui le Grand Conseil a interdit de porter un "burkini" qu'aucune d'entre elles ne portait, il a décidé d'interdire aux élus des parlements genevois (le cantonal, lui-même donc, et les municipaux) de porter des "signes religieux ostentatoires". "Ostentatoire", c'est facile à définir : est "ostentatoire" ce qui se voit. Mais "religieux" ? Qu'est-ce qui est "religieux" dans une République dont les magistrats cantonaux et communaux prêtent serment dans un temple où dans l'assistance de la cérémonie, derrière la chaire où prêchait Calvin, on n'a aucune peine à trouver les partisans d'un dress code pseudo-laïque...
Discriminatoire, misogyne, islamophobe, antidémocratique et fétichiste
Le 14 juin, en même qu'on votera dans toute la Suisse pour savoir ce qu'on fera, ou ne fera pas, lorsque la Suisse aura dix millions d'habitants, on votera à Genève pour savoir ce que les parlementaires cantonaux et municipaux auront le droit de porter en séance. C'est sur une loi constitutionnelle qu'on votera, pour modifier l'art. 3 de la Constitution, après le vote d'une majorité du Grand Conseil "pour une expression non ostentatoire des convictions religieuses". Et cela, au nom d'une laïcité comprise comme un dress code, comme si la laïcité en tant que principe, et sa défense en tant qu'urgence, ne valaient pas mieux que ce fétichisme vestimentaire.
La disposition votée par le Grand Conseil fait interdiction aux membres des exécutifs, à ceux du pouvoir judiciaire, mais désormais aussi à celles et ceux des parlements de "signaler une appartenance religieuse par des signes extérieurs" . Mais de quels "signes extérieurs" parle-t-on ? On ne le précise pas (gare aux barbus, ils pourraient être accusés d'être islamistes). Et de quelle "appartenance religieuse" parle-t-on ? formellement, de toutes. Mais on a bien entendu dans les débats que ce ne sont ni l'appartenance chrétienne, ni l’appartenance juive, ni aucune autre, pas même l'athéisme, qui mobilise les partisans de l'invisibilité religieuse, mais en réalité l'appartenance musulmane. Comme si un.e musulman.e serait moins musulman.e quand on voit pas qu'il ou elle l'est. Et quand on écrit ici "il ou elle", c'est bien des femmes à qui il s'agit de dire qu'elles ne doivent pas montrer (rendre "ostentatoire") leur appartenance religieuse, puisque ce sont elles qui portent foulard (encore que les juives ultra-orthodoxes le fassent aussi). Il est vrai que les hommes juifs portent kippa, et que les députés juifs se le verraient interdire -mais l'habillement d'une chrétienne ne signale plus aucune appartenance religieuse, à moins d'être une bonne sœur, sinon sa non-appartenance à une autre religion que la sienne.
Enfin, l'inscription de cette norme absurde, dont le destin de norme absurde sera, si elle devait être acceptée, de finir devant un tribunal, aurait pour effet de discriminer certain.e.s parlementaires, et de constituer ainsi une catégorie d'élu.e.s qui ne pourraient plus siéger dans le parlement où ils et elles ont été élu.e.s, alors que leur élection était valide -et qu'ils et elles ont souvent été parmi les mieux élu.e.s de leur groupe. De ce point de vue, leur interdire de siéger n'est pas seulement une atteinte à la légitimité des parlementaires (qui ne représentent pas l'Etat, mais l'électorat) elle est aussi une atteinte à la démocratie, et à l'égalité réelle des droits des femmes et des hommes.
Bref, la majorité du Grand Conseil de la Parvulissime République nous a pondu une disposition constitutionnelle à la fois discriminatoire, misogyne, islamophobe (l'islamophobie étant la version antimusulmane du vieil antisémitisme judéophobe), antidémocratique et fétichiste. Et comme ce n'est pas le premier étron de ce genre qu'elle nous défèque, on attend donc, sans gourmandise excessive, que cette même majorité nous ponde une disposition sur les pilosités visibles, la couleur de la peau, la forme des yeux ou du nez.

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