Initiative "non à une Suisse de dix millions d'habitants" : Stupide mais efficace...

...ou efficace parce que stupide ?

Dans deux semaines, on saura si le chiffre maléfique de dix millions a ou non poussé une majorité de Suisses et de Suissesses à l'exorciser en l'inscrivant dans la Constitution comme une limite à la population du pays. On a dit et répété que l'initiative proposant cet exorcisme était d'une absolue stupidité, à tous points de vue, mais on n'a sans doute pas assez dit que cette stupidité n'était pas synonyme d’inefficacité politique. Et que si crétin (des Alpes) soit un texte, il n'en est pas moins susceptible d'être accepté. D'autant que sa mise au vote intervient dans un contexte européen inquiétant où la poussée du populisme d’extrême droite redessine le paysage politique. Et que les sondages suggèrent, sur l’initiative "dix millions, pas plus",  un résultat serré, avec un soutien massif  là où la dépopulation menace,  à une initiative qui veut limiter la population. De sorte que la question qui se pose n'est plus de savoir si l'initiative ne serait pas "stupide MAIS efficace", mais si elle ne serait pas efficace PARCE QUE stupide... 

Comme autant d'Helvètes dans la brume, sans même une Diane Fossey pour les regarder.

Combien d’habitantes et d'habitants la Suisse peut-elle avoir en leur garantissant les meilleures conditions d'existence, les meilleures garanties de droits et de libertés possibles ?  Il n'y a à cette question aucune réponse crédible : quand la Suisse n'avait que deux millions d'habitantes et d'habitants, des milliers d'entre elles et eux la quittaient parce qu'on vivait mieux ailleurs... Peut-on se contenter en guise de réponse à la question du "combien", de dire "autant que nos ressources propres le permettent" ? alors on non seulement serait pas trop nombreux aujourd'hui, mais on le serait déjà depuis au moins un siècle, sinon depuis toujours...

On sait à quoi ressemble une Suisse à neuf millions et demi d’habitants : c'est la Suisse actuelle. On sait à quoi ressemblerait une Suisse avec un demi-million d'habitants de moins : à la Suisse actuelle, avec moins de personnel dans les hôpitaux et les EMS, et un âge moyen de la population un peu plus élevé. On sait à quoi ressemblera une Suisse à dix millions d'habitants : toujours à la Suisse actuelle, avec un peu plus de personnel là où on en a besoin, et un âge moyen de la population un peu plus bas. Et on sait aussi que ce chiffre, magique ou maléfique, de dix millions ne concerne que la population résidant légalement dans le pays, et ne tient aucun compte des résidents illégaux, dont le nombre, mécaniquement, augmentera (comme celui de l'emploi de frontaliers) si on rend plus difficile l'accès à la résidence légale. Fin 2025, la Suisse comptait déjà plus d'habitant.e.s âgé.e.es d'au moins 65 ans que de moins de 25 ans, jamais les femmes en âge d'avoir des enfants en Suisse n'en ont eu aussi peu et on s'attend à ce qu'en 2055, un quart de la population résidente aura plus de 65 ans.Tout cela, on le sait. Et les initiants udécistes le savent aussi. Et celles et ceux qui voteront pour leur initiative le savent aussi, ou pourraient le savoir, s'ils ne le refusaient a priori de le savoir. Parce que ni l'UDC, ni les partisans de l'initiative ne se préoccupent de la réalité des choses : la première fait un coup politique, les seconds poussent un coup de gueule. A quoi on croit pouvoir répondre, dans le camp, fort contradictoire, des opposants à l'initiative, en agitant le chiffon du "chaos" comme on profère un exorcisme.  

Aujourd’hui, ce qu'il faut craindre le plus, ce n'est pas une Suisse à dix millions d'habitants mais une Suisse à trois millions de retraités et un million de pauvres. Dans toute sa campagne, l'UDC tente de faire porter la responsabilité de toutes les difficultés de la population résidente (logement, transports, environnement, sécurité) sur l'immigration. Vieille recette et vieux mensonge : ce ne sont pas les immigrants mais les propriétaires qui sont à la racine de la crise du logement, pas les immigrants, mais les majorités parlementaires et gouvernementales "bourgeoises" (UDC comprise)  qui sont responsables de la sous-dotation des services publics, et qui refusent  les salaires minimums. Et c'est encore l'UDC qui prépare le retour du statut du saisonnier et le développement massif de l'emploi de frontaliers, tout en prétendant défendre les "travailleurs suisses" en même temps que les vaches, les pâturages, le hornuss et la lutte au caleçon. Mais ne comptez pas sur elle (ni sur le PLR) pour soutenir des mesures qui, sur le terrain, dans la réalité, amélioreraient réellement les conditions de vie de la population résidente : l'augmentation des salaires (en commençant par les plus bas, grâce au salaire minimum légal), la gratuité des transports publics (au moins pour les plus jeunes et les plus âgés des utilisateurs réels ou potentiels), le contrôle des loyers, la construction de logements accessibles à toutes et tous, le renforcement des services publics : à tout cela, l'UDC (et une bonne partie de la droite qui appelle à refuser son initiative malthusienne), s'oppose. Or c'est de tout cela que la population résidente a besoin, pas d'une fermeture des frontières aux infirmiers, aux médecins, aux conducteurs de transports publics, ni de nouveaux cadeaux fiscaux aux plus riches, ni d'une diminution des prestations sociales, ni d'un accroissement de l'immigration illégale au fur et à mesure qu'on aura rendu l'immigration légale plus difficile.

Imposer un plafond de population exprimé en chiffres absolu (le serait-il en pourcentage que ça ne changerait d'ailleurs rien à sa bêtise) est absurde. La migration ne sera jamais « réglée » par un simple texte de loi ou un article de constitution, car elle est un phénomène mondial lié aux crises climatiques, aux guerres et aux déséquilibres économiques, et à l'histoire d'une espèce migrante : la nôtre. 

Si l'espèce humaine n'avait pas été cette espèce migrante, elle ne serait toujours qu'une espèce africaine de grands singes. Qui ne se demanderaient pas s'ils sont trop nombreux, mais seulement s'ils ne vont pas disparaître. Comme autant d'Helvètes dans la brume, sans même une Diane Fossey pour les regarder.

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