Rapport d'audit sur la Comédie de Genève : La FAD, ou comment s'en débarrasser ?


Vendredi, à Genève, la Cour des Comptes, mandatée par la Conseillère administrative Joëlle Bertossa pour examiner la "gouvernance" de la Comédie de Genève par la Fondation d'Art Dramatique (FAD) et la surveillance de la FAD (et de la Comédie) par le Département municipal de la Culture, a rendu public son audit. Il ne porte pas sur la dernière des crises vécues par le théâtre, ayant abouti au licenciement de sa directrice Séverine Chavrier, mais bien sur le contexte institutionnel de cette crise et l'incapacité de la FAD à la maîtriser. L'audit ne révèle rien qui ne soit, ou ne puisse avoir été, connu, mais en fait la synthèse, et elle est ravageuse : une gouvernance obsolète, une surveillance insuffisante, un cadre légal incohérent, une absence de stratégie, et on en passe. Et la question qu'on posait l'année dernière, on peut s'appuyer sur l'audit pour la reposer : 
que faire de la FAD?

Tenir le moins compte possible de l'état actuel des choses pour pouvoir, précisément, en sortir

La Comédie de Genève est entrée en crise il y a bientôt deux ans, après que la commission du personnel ait dénoncé à la Fondation d'art dramatique (la FAD) les pratiques de la directrice du théâtre, Séverine Chavrier. Des enquêtes de la "Tribune de Genève" ont ensuite fait état de la souffrance de collaborateurs. Dans un premier temps, la FAD, par la voix de sa présidente, Lorella Bertani, et la Ville, par la voix de la Conseillère administrative Joëlle Bertossa, défendent Séverine Chavrier, mais elles prennent ensuite distance avec elle. La Conseillère administrative Joëlle Bertossa demande à la Cour des Comptes d'auditer la FAD sur son fonctionnement et sur l'utilisation des deniers publics qu'elle reçoit, la FAD interdit à la directrice du théâtre de travailler dans les murs du théâtre et commande à son tour un audit, sur les relations de travail au sein de la Comédie. Cet audit devait être rendu public le 8 mai, mais l'avocat de Séverine Chavrier exigeant que sa cliente puisse prendre connaissance de l'audit avant sa publication, le document est placé sous séquestre. Reste donc l'audit de la Cour des Comptes, et il est sévère pour l'institution.

Le Conseil de fondation de la FAD ? sa taille est "trop importante" et inadaptée à un "fonctionnement efficace". Sa composition ? elle est "fondée sur la représentation plutôt que sur les compétences", le Conseil étant formé en grande partie d'élus politiques nommés par le Conseil municipal ou le Grand Conseil, on ne peut en réalité (mais c'est nous qui l'ajoutons aux constats de la Cour des Comptes) considérer ces membres du Conseil de fondation comme des représentants des instances qui les ont nommés, puisqu'ils ne peuvent leur rendre compte du mandat qu'ils en ont reçu, tenus qu'ils sont par un secret de fonction qui en fait, dans le meilleur des cas, des alibis, et dans le pire des cas, des otages. En outre, la taille même du Conseil de fondation le rend incapable d'être réellement l'exécutif de la Fondation, et c'est son bureau qui détient le pouvoir, le Conseil lui-même n'étant plus guère qu'une chambre d'enregistrement. S'agissant du recrutement du personnel de direction du théâtre, la Cour épingle l'"absence de stratégie" de la FAD et la faiblesse de sa supervision. Enfin, elle rappelle que les statuts de la fondation datent de 2009. Et fait des recommandations, que la Ville et la FAD disent vouloir accepter , notamment réduire le Conseil de fondation et s'assurer qu'il réunisse les compétences indispensables à l'exercice d'un rôle d'exécutif de la fondation.
Au sein de la FAD comme au sein de la Fondation du Grand Théâtre (du moins tant que ses nouveaux statuts n'ont pas été adoptés), chaque groupe au Conseil municipal peut faire désigner l'un de ses membres comme représentants du Conseil municipal (et non du groupe) au sein du Conseil de fondation -dont le nombre de membres dépend donc du nombre de groupes du Conseil municipal (soit actuellement sept, mais il pourrait théoriquement y en avoir douze...). Or ces représentants du Conseil municipal au Conseil de fondation de la FAD (ou du GTG), à raison d'un par groupe, ne peuvent rendre compte ni au Conseil municipal, ni à leur groupe, ni à leur parti, et encore moins aux media, des débats au sein du Conseil de fondation. De sorte qu'ils représentent moins le Conseil municipal au sein du Conseil de fondation que le Conseil de fondation, ou son bureau, auprès du Conseil municipal (dont le règlement exclut d'ailleurs de pouvoir choisir en son sein ses représentants au sein des conseils de fondation). Joëlle Bertossa déclare que si elle s'écoutait (elle devrait...) elle annulerait "toute représentation politique au sein des conseils de fondation des institutions culturelles". Sauf qu'elle n'en a pas le pouvoir puisqu'il faudrait pour cela modifier les statuts de ces fondations, que comme il s'agit de fondations de droit public crées par une loi cantonale, il n'y a que le Grand Conseil, c'est-à-dire la représentation politique cantonale, qui peut décider d'une telle modification statutaire, et qu'on voit mal la représentation politique demander ou voter elle-même son exclusion des conseils de fondation des institutions culturelles dont elle vote les ressources. Et que de toute façon, ces conseils de fondation ne sont, pour les principales institutions culturelles publiques (le Grand Théâtre, la FAD) que des chambres d'enregistrement des choix de leurs bureaux.

Sur le fond de la crise qui affecte la Comédie de Genève, on ne peut qu'observer que ses enjeux culturels, au-delà de ceux de la "gouvernance" d'une grande institution, sont les mêmes que ceux de la crise survenue lors de l'annulation par la direction d'alors de la Comédie, soutenue par la FAD et par le Conseil administratif (et même par la directrice actuelle, mais suspendue, Séverine Chavrier, au coeur de la crise présente) du spectacle "Les Emigrants" mis en scène par Krystian Lupa, annulation décidée à la suite de la dénonciation par les équipes du théâtre des méthodes du metteur en scène. C'était en juin 2023. A l'époque, Séverine Chavrier, qui venait d'être nommée à la direction de la Comédie s'était déclarée être "solidaire de la position adoptée" par le direction sortante, qui avait annulé le spectacle de Lupa. Trois ans plus tard, les mêmes questions qui se posaient alors se (re)posent : Dans une "Lettre ouverte de soutien" adressée aux techniciens et techniciennes de la Comédie de Genève 78 techniciens et techniciennes travaillant au Grand Théâtre de Genève proclamaient en 2023 que "rien ne justifie une attitude insultante, tyrannique ou méprisante envers les équipes techniques et artistiques, quelle que soit la carrière ou la renommée de l'artiste". Ce qui valait pour Krystian Lupa, invité du théâtre, vaut-il pour Séverine Chavrier, directrice du théâtre ? Dans l'attente de pouvoir prendre connaissance des deux rapports d'audit (seul celui de la Cour des Comptes a été rendu public) on ne tranchera pas (encore). Mais on reprendra, à touts fins utiles (ou non) ce qu'on écrivait il y a trois ans, après l'annulation du spectacle de Lupa : "La Ville (et donc le Conseil administratif) ne peut qu'être comptable du respect de l'intégrité du personnel de la Comédie. Et du respect de la charte de bonne conduite adoptée en 2018 par les institutions culturelles genevoises et qui, précisément, leur enjoint de préserver leur personnel de toute atteintes à l'intégrité personnelle. La Ville a d'ailleurs mis en place, pour son personnel une formation sur les mécanismes de harcèlement au travail et les moyens d'y résister et d'y répondre : le personnel municipal affecté à la Comédie en a fait usage. C'est son droit. L'enjeu, ce n'est pas la création mais les relations de travail : la direction de la Comédie conclut : "Aujourd'hui, l'époque veut qu'on réfléchisse aussi à la façon dont les spectacles sont travaillés". Car il se trouve que le servage, où le travailleur était la propriété de sa ferme, de son atelier, de son usine, a bien été aboli... Le temps est passé des créateurs tout-puissants. Ils le restent sur leur création -ils n'ont plus à l'être sur les hommes et les femmes qui permettent que cette création soit accessible à un public".


Cela posé, et maintenu là où on l'avait posé, reste l'enjeu de "gouvernance", qui est l'objet de l'audit de la Cour des Comptes et est un enjeu politique, puisque de pouvoir. Si l'on tient à éviter que les crises qu'a traversées la Comédie de Genève deviennent récurrentes, il serait pour le moins légitime de se (re) poser (et de poser à la Ville, à la Comédie et à la FAD) une question à laquelle elles devraient répondre en tenant le moins compte possible de l'état actuel des choses pour pouvoir, précisément, en sortir : Que faire de la FAD, si on peut encore en faire quelque chose d'utile, ce dont on s'autorisera à douter? Et si, décidément, on ne peut plus rien en faire, comment en dépêtrer la Comédie et Le Poche ? en les autonomisant, comme en sont autonomes Saint-Gervais et le Galpon? En les confiant directement à la Ville, comme on l'a fait du Théâtre du Grütli ? En se débarrassant de la FAD en agissant comme nous le recommande Antonin Artaud :
"cet état de choses dans lequel nous vivons (...) est à détruire, à détruire avec application et méchanceté, sur tous les plans et à tous les degrés où il gène le libre exercice de la pensée" ?

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