Aujourd'hui, Journée internationale pour la fin de l'impunité des crimes commis contre des journalistes

 

A quoi bon tuer des journalistes?

"Le journalisme est devenu l'un des métiers les plus dangereux au monde", observait, dans la "Voix Populaire" d'avril, le secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes, Anthony Bellanger. Et en effet plus de 3000 journalistes et travailleurs des media ont été tués depuis le début des années '90. Et la majorité d'entre eux ne sont pas tués sur les champs de bataille mais sur les champs de leur travail d'enquêteurs sur la corruption, le crime organisé, les abus de pouvoir... Mais qu'on se rassure : le nombre de journalistes tués va sans doute se réduire considérablement... parce que le journalisme lui-même va se réduire, qu'il y aura de moins en moins de vrais journalistes et de plus en plus de textes produits par l'inintelligence artificielle, de moins en moins de journaux et une place de plus en plus écrasante des réseaux sociaux, un poids de plus en plus lourd des pressions économiques et de plus en plus de poursuites judiciaires, de harcèlement, de surveillance et de licenciements de journalistes. Si le journaliste devient une espèce en voie de disparition et le journalisme un no man's land, à quoi bon tuer des journalistes ? Qui aurait aujourd'hui l'idée de tuer des moines copistes, des maréchaux-ferrants et des archers de combat? 

Quand l'IA de Ringier nourrira celle de Tamedia, et celle de Tamedia celle de Ringier... 

Le groupe médiatique Tamedia (TX Group)  a annoncé le 5 octobre une nouvelle vague de licenciements (41 au total, dont 13 en Romandie) s'ajoutant à celles déjà effectuées. Motif ou prétexte de ce «dégraissage»: la réorganisation des rédactions de ses titres payants (en Romandie, 24 Heures, La Tribune de Genève, Le Matin Dimanche, Bilan). Les représentants du personnel dénoncent le manque de dialogue avec la direction du groupe, ses erreurs stratégiques, la brutalité de ses décisions, le manque d'investissement dans un véritable journalisme. Un véritable journalisme? un journalisme à auteurs humains, pas un copié-collé de textes produits par l'IA dans une langue, et le cas échéant traduits par l'IA dans d'autres langues. Une pratique de plus en plus courante chez Tamedia, qui développe à Zurich des innovations d'IA et les implante dans ses rédactions, et produit des articles pondus par l'IA et présentés comme des contenus journalistiques. Tamedia assure qu'elle n'utilise l'IA que pour automatiser, faciliter et améliorer le travail de ses journalistes, et renforcer leur référencement sur les réseaux sociaux, mais les journalistes (les vrais, les homo sapiens) ont de gros doutes, et manifestent devant le siège de Tamedia à Zurich avec une banderole réclamant «du journalisme à la place de l'IA». Et nous, quand on lit le communiqué de Tamedia justifiant ses licenciements, et qui dit comprendre «les inquiétudes, la déception et aussi le mécontentement» que suscitent ses décisions», on se dit que si c'est pour nous sortir des trucs du genre «notre organisation actuelle n'est plus en phase avec nos revenus», que «des adaptations s'imposent», qu'il faut «ajuster notre organisation et notre structure de coûts», Tamedia n'a pas besoin d'une intelligence artificielle particulièrement développée, juste d'une IA capable d'une bonne pratique de la langue de bois. Artificielle ou naturelle, peu importe, ça produit le même discours, prudemment silencieux sur les 37 millions de bénéfices et les 42 millions de dividendes distribués en 2025 par TX Group.

Deux semaines avant Tamedia, c'est Ringier qui coupait dans ses effectifs romands, en supprimant 14 postes à Lausanne dont six de journalistes, soit un cinquième de ses effectifs romands. Un licencement collectif dont Ringier nie le caractère collectif, qui l'obligerait à respecter des procédures de négociations dont il ne veut pas. Les coupes toucheront Blick Romandie, L'Illustré et PME, et Ringier les justifie par les même arguments qui seront ceux de Tamedia deux semaines plus tard : la pression sur les revenus de la presse écrite et de la publicité, un "déséquilibre" entre les coûts d'exploitation et les revenus. Pourtant, comme Tamedia, Ringier fait de jolis bénéfices (120,3 millions en 2025, en hausse annuelle de 1,3 %), et une solide marge de 15,8 %. La question n'est donc pas une question d'argent. Ringier assure vouloir "renforcer la collaboration entre rédactions francophones et alémaniques,en partageant davantage technologies, infrastructures, contenus et enquêtes". Et promet : "Nous ne réduisons pas nos ambitions romandes, nous les réorientons". Vers quoi, vers où ? L'avenir radieux d'un "journalisme" pondu par une IA pour nourrir les autres IA ? 

A la "Tribune de Genève", témoigne un ancien journaliste, on a eu des "unes" montées automatiquement avec des erreurs, à "24 Heures" des erreurs imprimées sans pouvoir être corrigées, dans des titres de Tamedia, des titres et des accroches d'articles écrits par des journalistes sont réécrits par l'IA avec des formulations et des mots-clefs comme "secret, cela pour attirer l'attention du lectorat, augmenter le nombre de clics sur internet et le référencement par les moteurs de recherche. 

"La force du journalisme ne repose pas sur des processus automatisés et des actualités générées par l'IA", dénonçait le syndicat Syndicom après les licenciements chez Tamedia. Certes, mais le journalisme, Tamedia ou Ringier s'en foutent. Et pour alimenter la presse et les réseaux, pour ces groupes tout ira beaucoup mieux, quand l'IA de Ringier nourrira celle de Tamedia, et celle de Tamedia celle de Ringier... 

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