115 baux résiliés au boulevard Carl-Vogt : une pure opération spéculative
La Naef des fous
Ils sont une centaine d'habitants et une quinzaine de commerçants, tous locataires des immeubles du 35 au 43 Bd Carl-Vogt, à Genève, dans le quartier de la Jonction. Des bâtiments du début du XXe siècle, protégés mais pas classés, rachetés avec sept autres immeubles en 2020 par la caisse de pension du canton de Bâle à Metin Arditi, et gérés par l'illustre régie Naef. Ces cent habitants et ces quinze commerçants ont tous reçu un avis de résiliation de leur bail. Motif, ou prétexte ? Des travaux de rénovation qui, selon la régie, seraient d'une ampleur telle qu'elle rendrait impossible leur maintien dans leurs logements et la poursuite de l'activité de leurs commerces. Certains habitants vivent là depuis trente ou quarante ans, certains commerçants ont investi des centaines de milliers de francs dans la reprise de leur commerce. Peu importe à la régie et au propriétaire -ou plutôt, il leur importe beaucoup que les baux soient résiliés. Parce que cela leur permettra, après les travaux, de conclure de nouveaux baux, avec des loyers bien plus élevés, afin de rentabiliser un achat à un prix pharamineux, impossible à amortir avec les loyers actuels des locataires actuels : une périphrase pour désigner une pure spéculation sur le dos des locataires.
Résister à la transformation d'un quartier populaire en un parc à bourges
En 2020, les cinq immeubles du 35 au 43 Bd Carl-Vogt avaient été vendus par Metin Arditi à la caisse de pension du canton de Bâle, pour 128 millions. Il les avait acheté pour neuf millions en 1999. Il les a donc revendus quatorze fois plus cher. Cette transaction s'est faite dans le cadre d'une autre, pour un demi-milliard, portant sur douze immeubles (dont les cinq dont le propriétaire et sa régie veulent purger les locataires indésirables, coupables de payer des loyers trop bas (500 francs pour un deux-pièces, 1800 francs pour un cinq pièces). Les immeubles qu'ils habitent, et où travaillent les commerçants dont les baux ont eux aussi été résiliés, sont anciens. Mais pas dégradés : la famille Arditi y avait fait pour des millions de travaux (doublement des vitrages, rénovation des façades, assainissement des caves, installation d'ascenseurs, notamment), dont Metin Arditi assure qu'ils n'avaient pas été répercutés sur les loyers
Dans des cas comparables à celui des immeubles du boulevard Carl-Vogt, les locataires ont obtenu de pouvoir rester en place. Il leur a fallu aller parfois jusqu'au Tribunal fédéral, mais ils ont gagné le respect de leurs droits. Ceux du Bd Carl-Vogt n'ont pas d'autre choix, confrontés à leur régisseur et à leur propriétaire, que de capituler ou de résister. Car demander le relogement des locataires ne suffira pas : c'est la résiliation de leurs baux qu'il faut annuler. "Un bel immeuble, c'est un immeuble où les locataires sont heureux" plaide Metin Arditi dans la "Tribune de Genève" d'hier. De toute évidence, ils l'étaient -mais pour leur propriétaire actuel, et leur régisseur actuel, ils ne le payent pas assez cher, ce bonheur. Arditi explique avoir choisi de vendre ses immeubles "à un investisseur institutionnel, car les privés ont des contraintes que les institutionnels n'ont pas"... ne s'était-il pas aperçu ou ne voulait-il pas voir qu'il agissait dans une économie foncière où de plus en plus, les institutionnels se comportent comme les pires des privés ?
Résilier d'un coup les baux de cent locataires, ainsi que de quinze commerçants, c'est une opération exceptionnelle à Genève. D'abord parce qu'elle se fait en opposition à un cadre légal, celui de la loi sur les démolitions, transformations et rénovations, la fameuse LDTR honnie par les milieux immobiliers, qui prescrit que les travaux de rénovation doivent en principe se faire en laissant les locataires en place et leurs baux en validité. Ensuite, parce qu'elle retirerait du "marché", si elle aboutissait, une centaine de logements à loyers abordables pour y substituer des logements dont les loyers seront non seulement inaccessibles aux locataires chassés, mais inabordables pour la grande majorité des demandeurs de logements dans une ville et un canton frappés frappés par la pénurie des offres sur le "marché libre", et l'insuffisance de l'offre publique ou contrôlée. Enfin, parce que le résultat de cette transformation parferait le processus de "gentrification", plus clairement dit d'embourgeoisement, d'un quartier populaire emblématique de Genève : celui de la Jonction, dont les immeubles et les commerces du 35 au 43 Bd Carl-Vogt sont assez exemplaires, avec leur coiffeur, leur boulangerie, leur épicerie, leur pharmacie et leurs bistrots. C'est à cela aussi qu'il faut résister, et c'est cette résistance à la transformation d'un quartier populaire, vivant, ouvert, pluriel, en un parc à bourges, qui requiert un soutien politique. A commencer par celui du Conseil administratif et du Conseil municipal de la Ville de Genève.



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