Après la publication par "Charlie Hebdo" d'un dessin provocateur sur le drame de Crans-Montana
Etre ou ne pas être "Charlie" ?
Vendredi dernier, "Charlie Hebdo" publiait sur son site un dessin croquant deux skieurs avec comme légendes "Les brûlés font du ski" et "La comédie de l'année". Sorti le jour même de l'hommage national aux victimes de l'incendie de Crans Montana, le dessin a choqué. Un avocat sédunois et son épouse, autrice, ont déposé une dénonciation pénale auprès du Ministère public valaisan, contre "Charlie Hebdo" et l'auteur du dessin, Eric Salch. Pour les plaignants, le dessin "porte atteinte à la dignité des victimes" et tombe sous le coup de l'article 135 du Code pénal, qui définit les formes condamnables de représentation de la violence. Le dessin, toutefois, ne représente pas la violence mais, pour les plaignants, la "neutralise par le rire". Ce qui selon eux serait condamnable. Enfin, ils considèrent que "la caricature ne présente aucun intérêt culturel, artistique, scientifique ou informatif prépondérant". Tous critères dont les plaignants s'érigeraient donc en juges. On ne préjugera pas ici du sort qui sera réservé à leur plainte mais on a peine à imaginer qu'elle puisse avoir une suite réelle, le dessin mis en cause ne représentant pas la violence de la catastrophe de Crans-Montana et moins encore ne la justifiant, un tribunal n'étant pas juge de l'"intérêt culturel, artistique, scientifique ou informatif" d'un dessin, ni de son respect du bon goût... et chacun étant libre de continuer à être Charlie, ou à ne plus l'être, s'il l'a été...
Un dessin ne tue personne, une faillite de
responsabilités à Crans-Montana en a tué quarante.
Par son premier dessin paru au prétexte de la tragédie de Crans-Montana, "Charlie a fait du Charlie", résume le dessinateur Gérald Hermann, dans la "Tribune de Genève". Et en faisant du "Charlie", "Charlie" a provoqué une plainte (et peut-être d'autres ensuite) de lecteurs outrés. Ce n'est pas l'appréciation du dessin par les plaignants contre "Charlie" et son dessinateur qui est cause : qu'ils le détestent, ils en ont le droit absolu. Ce qui est en cause, c'est que cette appréciation puisse se traduire par le dépôt d'une plainte. Quel dommage les plaignants ont-ils subi du fait de la publication de ce dessin ? Et ne conçoivent-ils pas que la justice valaisanne puisse avoir autre chose à faire à propos du drame de Crans Montana que se prononcer sur leur conception du dessin de presse ?
Reste que la plainte contre le journal et son dessinateur, et l'avalanche de commentaires scandalisés (voire menaçants) qu'il a suscités renvoient à un vieux débat et à de vieilles polémiques, sur les limites (si on conçoit qu'elle en ait) de la liberté d'expression et de publication, et l'usage qu'en fait un journal comme "Charlie Hebdo" et qu'en fit, avant lui, son ancêtre "L'hebdo Hara Kiri", dont on se souvient ou devrait se souvenir de la couverture du 9 novembre 1970 : "Bal tragique à Colombey - un mort", le 9 novembre 1970, en reliant la mort de De Gaulle aux 150 morts de l'Incendie du dancing "5 à7", la semaine d'avant... On se souvient ou devrait se souvenir aussi que "Charlie" a publié, dans le numéro paru juste après le massacre de sa rédaction par des djihadistes, des dessins ricanant de lui-même et de ses propres morts. N'a-t-il d'ailleurs pas fait autre chose par son deuxième dessin au prétexte de Crans Montana, montrant sa rédaction massacrée par des arbalétriers suisses ?
"Charlie", pas plus que "Hara Kiri", n'a jamais brillé, ni prétendu, au bon goût, à l'élégance, à la décence: ces deux hebdos peuvent être et avoir été volontairement grossiers, vulgaires, simplistes. C'est leur adn, et c'est leur histoire. En attendre autre chose, c'est attendre qu'ils ne soient plus ce qu'ils sont. Entre "Hara Kiri" hebdo et "Charlie" hebdo, il y'a une continuité, celle du "bête et méchant" : ce ne sont pas des journaux satiriques comme le "Canard", mais des pamphlets (que je lis toujours pour cela, depuis plus d'un demi-siècle, en même temps que le "Canard"). "Hara Kiri" ne faisait et "Charlie" ne fait pas, dans l'ironie, mais dans la provocation. Au premier, ça a coûté une interdiction. Au second, renaissance du premier, un massacre.
Il y a une continuité plus que séculaire dans ce dont "Charlie" est aujourd'hui l'exemple : il est l'héritier du "Père Duchesne" de Hébert, pendant la Révolution; du "Charivari" qui pendant un demi-siècle, des années '30 aux années '80 du XIXe, collectionna, comme son plus illustre dessinateur, Daumier, procès, saisies, interdictions; de "La Feuille" de Zo d'Axa à la fin du XIXe...
Le rédacteur en chef de "Charlie Hebdo", qui voit dans le dessin de Salch une dénonciation de l'"absurdité de (la) tragédie" de Crans Montana, admet qu'il est allé "assez loin pour se moquer du tabou suprême", admet qu'il ait pu "choquer", mais ajoute que l'humour noir ne doit "pas forcément être agréable". "Charlie", c'est la fausse note dans un adagio romantique, le couac dans un lacrymosa, la dissonance dans une ballade. Pour le consensus lacrymal, c'est le pire journal imaginable -lisez plutôt "L'Illustré" ou "Paris Match", collez-vous sur n’importe quel medium "mainstream", et tenez vous le plus à l'écart possible de "Charlie"
Faire un dessin, c'est
seulement faire un dessin. En revanche, ne pas contrôler une
boîte de nuit, ne pas s'assurer que la sécurité des clients y
soit assurée, privilégier la recherche du
profit immédiat à celle de la sécurité du public, c'est commettre une faute. Et quand la conséquence de
cette faute est quarante morts et 120 blessés, cette faute est
criminelle. Un dessin ne tue personne, une faillite de
responsabilités privées et publiques à Crans-Montana en a tué quarante.



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