Election du Procureur général de Genève : Les urnes ou la prison ?

A l'élection du Procureur Général de Genève, le 8 mars prochain, Pierre Bayenet est désormais le candidat de toute la gauche : le PS, les Verts, la Communauté genevoise d'action syndicale, qui lui avaient fait défaut en 2014, le soutiennent désormais. Sa candidature impose une élection démocratique, contre la cooptation corporatiste. Elle ouvre un débat sur la justice et la prison, et sur la réorganisation du Ministère public. Elle renvoie à l'insignifiance les appels de deux partis politiques (le MCG et LJS)  à un choix "apolitique". Il n'y a dans cette élection que deux candidatures politiques, et ce qui nous importe dans cette campagne électorale, c'est précisément  le contenu politique de la candidature que nous soutenons : une candidature et un contenu de gauche, précisé, présenté, débattu (voir sur https://bayenet.ch/). En face, c'est aussi une candidature politique qui se présente, celle du Procureur général sortant -le plus "politicien" des deux candidats : il a présidé le parti libéral, siégé au Grand Conseil pendant six ans et voulait en 2008 être Conseiller d'Etat... avant de se résigner à remplir les prisons. Et c'est d'ailleurs le choix que nous aurons à faire le 8 mars : remplir les urnes (pas funéraires) de votes de gauche ou la prison de gens qui n'ont rien à y faire. 

Un Etat qui ne respecte pas son propre droit ne peut exiger qu'on le respecte

On ne va pas élire le 8 mars le directeur des ressources humaines du Palais de Justice mais le troisième personnage de la République, celui qui personnifie la Justice. Non la justice comme principe, la Justice comme appareil d'Etat. Le Procureur général n'est ni étranger à l'Etat, ni indépendant de l'Etat, ni au-dessus ou à côté de l'Etat : il est l'instrument de l'Etat, responsable, qu'il le veuille ou non, de ce que l'Etat fait ou ne fait pas dans ses tribunaux et ses prisons. Il est politiquement responsable de ce qui se passe dans le champ qu'il couvre, et il l'est d'autant plus qu'il n'est pas nommé par une institution de l'Etat, mais élu par le Souverain (dans une démocratie républicaine : le peuple). Olivier Jornot est donc responsable de la surpopulation carcérale, puisque c'est lui qui incarcère, aussi massivement que cela plaît au "commun peuple". Récidiviste ayant obtenu un sursis politique lors de la dernière élection, faute de combattants en face, il continue à proclamer la nécessité illusoire d'être "ferme contre la délinquance". Mais que signifie, au juste, être "ferme" ? Ce sont des directives du procureur général qui déterminent le choix des peines. Or comme le dit Pierre Bayenet, "taper fort ne diminue pas le risque de récidive", surtout quand on ne "tape fort" que sur les faibles. Et si le but est bien d'être "efficace dans la sanction", comme le reconnaît Bayenet, quelle efficacité y a-t-il à punir d'un séjour forcé à Genève des gens dont le délit est de séjourner illégalement à Genève ? Incidemment, on rappellera qu'une incarcération coûte, à Genève et à la collectivité publique, plusieurs centaines de francs par jour, quelle qu'en soit la raison, le motif ou le prétexte...

La démocratie ne s'arrête pas aux portes du Palais de Justice, et la prison n'est pas au-dessus d'un débat politique. Quelque soit le résultat qu'obtiendra Pierre Bayenet, et à plus forte raison s'il devait être élu, il créera un rapport de forces politiques qui permettra au moins d'infléchir, au mieux de changer, la politique judiciaire et carcérale d'une République que nous ne nous résignons pas à voir transformée en la plus grande concentration carcérale de Suisse, parce qu'on y a considéré la prison comme l'alpha et l'omega de la réponse aux déréglements sociaux, qu'on a considéré la mendicité comme un délit, qu'on a fait de la prison un centre de rétention d'étrangers sans-papiers et du droit de manifester un octroi princier. 

La première élection du Procureur général qui vit s'affronter Olivier Jornot et Pierre Bayenet, en 2014, s'était tenue après plusieurs jours d'affrontement à Champ-Dollon entre détenus, et entre détenus et gardiens, qui firent 35 blessés. Olivier Jornot niait toute responsabilité dans les soubresauts d'une prison qu'il avait remplie au triple de sa capacité, et déclarait qu'il n'allait pas "se renier" et "remettre des détenus dans la rue", lors même que la moitié des détenus de Champ-Dollon n'avaient (et n'ont toujours) rien, ou plus rien, à y faire, sinon s'y affronter physiquement. Et Genève (et son Procureur général) venait d'être désavouée par le Tribunal fédéral, qui avait considéré les conditions de détention régnant à Champ-Dollon comme illégales au regard du droit en vigueur. Qu'en conclure ? Qu'un Etat qui ne respecte pas son propre droit n'est plus un Etat de droit, et perd toute légitimité à exiger de qui qu'on le respecte quand lui-même ne se respecte pas.

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