Le Trumpisme, maladie sénile ou stade suprême de l'impérialisme ?

Ubu et les Kalaallit

Le raout alpin annuel des potentats à Davos, le WEF, se tient cette année, sous l'emblème de "l'esprit du dialogue". On suppose que cet emblème a été choisi avant les dernières trumperies, mais on ricane tout de même de la collision de ce beau principe avec les initiatives du Caligula de Mar-a-lago. Donald Trump sera donc à Davos mercredi (on se demande pourquoi Poutine y est encore persona non grata).  Une forte délégation américaine s'y trouvera aussi : la Cour d'Ubu, ses palotins, sa claque, sa famille. Et une forte délégation européenne aussi. Après tout, Davos est en Europe, sans être dans l'Union Européenne, mais enclavée en elle, avec la Suisse toute entière.  On ne doute pas que la Suisse accueillera Trump comme il ne le mérite pas, mais comme elle sait accueillir plus puissant qu'elle. On se demande seulement quand elle aura fini par comprendre que la signature de Trump au bas d'un accord (tarifaire, par exemple) ne vaut même pas le papier sur lequel elle a été tracée, ni sa parole le bruit de fond des grognements énamourés de ses courtisans. Mais qu'en revanche, elle vaut peut-être diagnostic qu'on a atteint le stade suprême de l'impérialisme : sa maladie sénile...


Comment devrait-on appeler le Groenland si Trump mettait la main dessus ? Ubu Nunaat ?

A Davos, Trump rencontrera sans doute toute une brochette de souffre-douleurs :  des chefs d'Etat et de gouvernement européens, menacés de taxes douanières (en attendant pire ?) après avoir eu l'outrecuidance de manifester leur soutien au Danemark et leur opposition à la volonté du potentat étasunien d'annexer, de force ou en l'achetant, un territoire autonome danois, le Groenland. En revanche, il ne rencontrera pas son collègue chinois, Xi Jinping, qui n'a sans doute pas considéré que se rendre à Davos était utile à quoi que ce soit, du moins cette fois, puisque le seul langage que Trump soit capable de comprendre est celui du rapport de force, que c'est un langage que les Chinois maîtrisent depuis 3000 ans... et que l'excédent commercial chinois a atteint l'année dernière un record de 1200 milliards de dollars malgré la guerre douanière déclarée (et perdue) par les USA. 

Plier devant Trump, ce n'est que s'apprêter à s'y prosterner. Et croire que se poser comme de fidèles alliés des USA est une assurance contre le risque d'en devenir le vassal ne tient plus que du mantra. Ainsi, le Danemark est plus mal récompensé  encore que la Suisse de ses achats massifs d'armements étasuniens (pour 18,1 milliards de dollars en 2015...). Que faire, dès lors, des accords tarifaires passés avec Trump l'année dernière ? La question se pose à la fois aux députés européens et aux parlementaires suisses, et on ne voit pas comment ils pourraient y répondre sans déchoir autrement qu'en les congelant, pour le moins. 

Le juriste Eugene R. Fodell posait (sans y répondre) la question : "M. Trump n'est-il qu'un autre Louis II de Bavière" (le roi fou) ou "un personnage bien pire ?"... On connaît désormais la réponse : Louis II de Bavière n'a jamais menacé d'annexer aucun territoire, ni revendiqué un Prix de la paix, ni monté des opérations des spéculations immobilières hors de ses frontières, ni envoyé sa police ratonner des immigrants et abattre une poétesse dans sa voiture. 

Trump veut le Groenland. On ne sait pas si c'est pour lui ou pour l'Etat dont il est le chef, mais peu importe  il veut le Groenland. Et tant pis si pour l'avoir il doit s'attaquer à un allié, et aux alliés de son allié, membres d'une alliance construite contre l'Union Soviétique par des Etats-Unis  qui, désormais, se comportent avec leurs alliés avec eux comme l'Union Soviétique avec ses vassaux -pourquoi, après tout, ne pas traiter le Danemark, ou le Canada, ou l'Islande, comme avaient été traitées la Hongrie et la Tchécoslovaquie par le Pacte de Varsovie ? ou le Tibet par la Chine ? Un membre de l'OTAN menace d'envahir un territoire sous contrôle d'un autre, et alors ? Des membres de l'Union Européenne (la Hongrie, la Tchéquie, notamment...) refuseront de soutenir un autre membre agressé par Ubu, et alors ? Ce ne sont ni Poutine, ni Xi qui s'en formaliseront... Et quand Trump clame ne pas vouloir de la Russie comme voisine au Groenland, en supposant que la Russie ait elle aussi des visées sur Kalaallit Nunaat (le vrai nom, inuit, du Groenland), il serait parfaitement inutile de lui rappeler que les USA et la Russie sont déjà voisins et ont une frontière commune : le détroit de Bering.  Et que par ailleurs, le Groenland est bien plus proche du Canada que des USA. D'ailleurs, Trump ne voulait-il pas se goinfrer aussi le Canada ? 

Se contrefoutant de l'avis de ses alliés, les Danois et ceux qui les soutiennent, Trump ne va évidemment pas se préoccuper de celui des habitants du territoire qu'il convoite. Mais grâce lui soit tout de même rendue : il nous a donné envie de relire l'extraordinaire ouvrage de Jean Malaurie sur les Inuits du Groenland, les Kalaallit : "Les derniers rois de Thulé". En 1954, Malaurie exprimait sa crainte de la "dégradation" de la société inuit, du fait de sa confrontation avec la société danoise, "voire américaine". Et 34 ans plus tard, il s'interrogeait : "Que deviennent les Inuit? Que deviendront-ils? A la fin des fins, comme tant d'autres ethnies, vont-ils se trouver broyés sous le rouleau compresseur des temps modernes ? Je ne puis me résoudre à l'admettre". Les Kalaallit non plus, ne se résolvent pas à l'admettre. En 1988, Malaurie annonçait qu'"un Groenland moderne se lève. Et les Inuit sont déjà , au Groenland, plus qu'une ethnie, une jeune nation"...  Aujourd'hui,  ils clament "nous ne sommes pas à vendre". 

Le  nom originel, inuit, du territoire que ses "découvreurs" danois ont eu l'étrange idée de baptiser "Pays Vert",  est Kalaallit Nunaat, ce qui se traduit par « Terre des hommes » (Kalaallit signifiant rien moins qu'"hommes"). Comment devrait-on appeler le Groenland si Trump mettait la main dessus ? Ubu Nunaat ?

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