Lutter contre le dérèglement climatique sans attendre 2050...
Dans moins de deux mois, le 8 mars prochain, les Suisses et Suissesses auront scellé le sort d'une initiative lancée conjointement par le PS et les Verts pour la création d'un "fonds climat". Il y a trois mois, nos compatriotes avaient repoussé une initiative de la Jeunesse Socialiste qui proposait de taxer les plus gros héritages pour financer la lutte cotre le dérèglement climatique et la réponse à ses conséquences, l'initiative qui va faire débat pendant deux mois ne propose aucune taxe, aucun impôt nouveau, mais le financement d'un fonds qui échapperait au "frein à l'endettement". Pour reprendre le titre de l'initiative, il s'agit d'investir annuellement jusqu'en 2050, de 0,5 à 1 % du produit intérieur de la Suisse (soit entre 4 et 8 milliards de francs) "pour la prospérité, le travail et l'environnement". Le débat précédant le vote verra s'affronter deux coalitions : d'un côté (le nôtre) la gauche (l'initiative est soutenue par les syndicats), rejointe par le parti évangélique et les associations environnementales, de l'autre la droite (avec les majorités du Conseil fédéral et des Chambres) et le patronat. Un paysage connu, pour un enjeu qui n'est pas prêt de disparaître de nos agendas, tant que notre pays ne sera pas prêt à le relever. Il y a trois mois, il ne l'était pas -faisons donc en sorte qu'il le soit dans deux mois, sans attendre "l'horizon 2050" d'un calendrier officiel auquel même les gouvernants ne croient plus...
Remettre l'enjeu climatique au coeur du débat politique
La Suisse s'est dotée d'une "loi climat", acceptée par le peuple, qui fixe des objectifs (50 % de réduction de gaz à effet de serre d'ici 2030, neutralité carbone en 2050) qui ne pourront être atteint que si des mesures précises, matérielles, concrètes, sont mises en oeuvre et financée rapidement. Au fond, ce que propose l'initiative qui sera soumise au peuple le 8 mars, c'est précisément un financement par un fonds spécifique de mesures pour atteindre des objectifs déjà posés dans la loi en vigueur. Sauf que la loi évite soigneusement, par prudence politique (il fallait cela pour qu'elle soit acceptée par le peuple) que le consommateur soit mis à contribution (l'argument du porte-monnaie, du budget des ménages, fut le premier argument des opposants). Bref, on tente d'influencer le comportement des gens sans user de moyens coercitifs. Louable intention, qui a au moins eu un effet politique : la minorisation dans les urnes de ceux qui, à l'instar de l'UDC, sont convaincus que le meilleure des politiques climatiques et environnementale est l'absence de toute politique climatique et environnementale. Une vague conscience de l'urgence climatique ne conduit pourtant pas forcément à modifier les comportements individuels de consommation et de mobilité, et on continue de sous-estimer l'impact global des actions individuelles dommageables à l'environnement : un seul voyage en avion peut annuler l'effet de toutes les économies d'eau, de carburant, de chauffage, d'électricité de déplacement en voiture individuelle, qu'on aura pratiquées par ailleurs. Mais qui voyage en avion, et pourquoi ?
On peut demander aux riches de l'être moins, de consommer moins, de travailler moins et de voyager autrement -on ne peut rien demander de semblable aux pauvres. Or ceux-ci sont bien plus nombreux que ceux-là, et si les uns mangent trop, et trop mal, ce n'est pas en exigeant aussi de ceux qui ne mangent pas assez de manger encore moins, aux chômeurs d'accepter de le rester, et de cesser de voyager en avion à ceux qui n'ont déjà pas les moyens de le faire, qu'on rendra la lutte contre les effets du dérèglement climatique, et à plus forte raison un projet de décroissance, acceptables.
L'initiative soumise à notre sagacité le 8 mars exige que les collectivités publiques (la Confédération, les cantons, les communes) luttent réellement "contre le réchauffement anthropique et ses conséquences sociales, écologiques et économiques, conformément aux accords internationaux sur le climat", dont l'Accord de Paris. "Le réchauffement anthropique", kézako ? C'est le réchauffement provoqué par l'activité humaine, surtout depuis la naissance d'une "civilisation thermo-industrielle" reposant sur l'utilisation des énergies fossiles. Le climat se réchauffe, les glaciers et les calottes polaires fondent, la biodiversité s'effondre, il y a de moins en moins d'insectes, la désertification avance, l'agriculture intensive ravage les sols, les ressources naturelles s'épuisent... on en aura certainement fini avec la croyance qu'une croissance infinie est possible dans un monde fini avant d'en avoir fini avec ses conséquences. Ce sont précisément à ces conséquences que veulent répondre les mesures que demande l'initiative : décarbonation des transports, des bâtiments, de la production; sécurité de l'approvisionnement, développement des énergies renouvelables, renforcement de la biodiversité.
Cela, c'est le programme de l'initiative, mais son premier mérite est bien de remettre au coeur du débat politique un enjeu climatique que tout semble conspirer à effacer des principales préoccupation des Suisses : guerre d'Ukraine, épuration ethnique à Gaza et en Cisjordanie, trumpisme au pouvoir, reprise de la course au pétrole, retour à la diplomatie de la canonnière, constitution d'une"internationale climatosceptique" réunissant Trump, Milei, Modi, Poutine, la droite traditionnelle (à quelques notables exceptons près) et l'extrême-droite, et cultivant l'ignorance volontaire des réalités, le prône du chacun pour soi et le culte de la force.
N'est-ce pas un grand mérite des instruments de la démocratie directe que celui de nous permettre, si nous en avons la volonté et la force (et là, nous les avons) d'aller contre l'air du temps, quand il est mauvais ?



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