Sauver la SSR malgré elle...
...et on a bien du mérite à la défendre, en ce moment...
On a bien du mérite à défendre la SSR contre ses ennemis de droite, en ce moment où on s'apprête à choisir entre une initiative udéciste qui veut réduire de plus du tiers la redevance audiovisuelle, et donc les budgets des media qui en bénéficient, et une décision du Conseil fédéral qui la réduit, à brève échéance, d'un dixième. On a bien du mérite, parce qu'entre la SSR qui accumule les boeufferies (pour user d'un terme poli), les partis de droite qui font mine de la défendre mais soutiennent la réduction de ses moyens et le Conseil fédéral qui considère qu'on ne combat pas mieux une initiative nuisible qu'en faisant un pas dans sa direction nuisible, il n'y a guère qu'à une sorte de pragmatisme résigné qu'on peut en appeler. Au fond, on est dans l'alternative la plus sommaire et la moins enthousiasmante qui se puisse concevoir : le choix entre le mauvais et le pire. On votera contre l'initiative "200 francs, ça suffit!" parce qu'elle est pire que la décision "300 francs ça suffit!", contre laquelle on voterait aussi si on le pouvait -mais on le pourra pas, elle n'est pas soumise au vote pour ce qu'elle est pourtant : un contre-projet allant dans le sens du projet. Et si on le pouvait, on voterait pour la substitution du financement des media par l'impôt plutôt que par une redevance. Mais pour cela non plus, on ne pourra pas voter. Du moins tant qu'une initiative ne le proposera pas (Au parlement, les socialistes ont proposé un contre-projet direct à l'initiative : créer un fonds indépendant, alimenté par la TVA, pour financer la SSR, mais ils ont été seuls à défendre cette idée). En attendant quoi, il nous faut bien sauver la SSR de ses ennemis de la droite de la droite. La sauver, malgré tout, et malgré elle.
Un "affaiblissement clair de notre service public audiovisuel et de sa capacité à remplir son mandat démocratique"
Un sondage Tamedia effectué les 19 et 20 septembre donnait une majorité de 61 % en faveur de l'initiative udéciste, patronale (de l'USAM) et des jeunes PLR pour une redevance audiovisuelle à 200 francs, avec une approbation massive (87 %) à l'UDC et au PLR (75 %), mais une approbation également au Centre (54%). Seuls les électeurs verts libéraux, à 54 %, socialistes (60 %) et Verts (66 %) refusent l'initiative, et ça ne suffit pas... d'autant que l'initiative est majoritaire chez les hommes comme chez les femmes, et dans toutes les tranches d'âge, et que les nouvelles générations se détournent des media traditionnels et que le pouvoir d'achat des ménages se réduit. Et que la SSR en fait beaucoup pour réduire son propre capital de sympathie auprès du public. Même verser elle-même 400'000 francs au front de ses partisans combattant l'initiative udéciste...
Que l'initiative passe ou trépasse, la SSR verra ses moyens réduits, puisqu'anticipant le débat sur le coût du medium public, la Confédération a décidé de réduire de 10 % le montant de la redevance en la faisant passer, pour les ménages privés, à 300 francs d'ici 2029, et en en exonérant les entreprises dont le chiffre d'affaire serait inférieur à 1,2 million (contre 500'000 francs actuellement). Une sorte de contre-projet à la redevance à 200 francs. Du coup, la SSR est contrainte d'économiser et tente de se restructurer en développant les collaborations entre ses quatre entités "régionales" (en fait, des entités linguistiques germanophone, francophone, italophone et romanchophone), qui actuellement reprennent peu de contenus entre elles (5 % des contenus de la SSR sont actuellement diffusés dans une autre langue que celle de leur réalisation). Collaborer entre entités de la même entreprise médiatique publique, c'est évidemment une bonne chose en soi, mais cette démarche est plombée par sa motivation budgétaire : on ne collabore pas parce qu'on en a envie, on collabore pour faire des économies... Et en faire pour 270 millions d'ici 2029 : c'est le projet "Enavant SRG SSR", qui concerne les cinq entités du service public (RTS, SRF, RSI, RTR, Swissinfo), appelées à mieux collaborer. Mais le projet va plus loin : la fiction, le sport, la production, les ressources humaines, la finance, les technologies, vont être organisées au niveau national. Et la directrice générale, Susanne Wille, prévient : la SSR doit devenir "plus efficiente, plus numérique, plus agile". Au prix de plusieurs centaines (pas loin, sans doute, de 1000) de postes supprimés. Et d'un "affaiblissement clair de notre service public audiovisuel et de sa capacité à remplir son mandat démocratique", estime (à juste titre) la Conseillère nationale vaudoise et socialiste Brenda Tuosto. Mais le remplit-elle, ce mandat, aujourd'hui, la SSR ?
L'abandon de la diffusion des radios de la SSR
sur la FM (abandon auquel la SSR a finalement dû renoncer, mais
sans pour autant que cette diffusion ait encore repris) lui a
déjà coûté des centaines de milliers d'auditeurs passés sur les
radios privées ou étrangères émettant en FM, mais à l'interne,
l'annonce d'un accord entre la SST et les media privés
alémaniques, la SSR s'engageant à limiter sa présence en ligne,
est fort mal passée. Les coupes budgétaires déjà annoncées se
sont traduites par la centralisation de plusieurs émissions -par
exemple, en Romandie, celle des rédactions sur le campus de
l'EPLF à Ecublens, où une partie du secteur
de l'actualité de la RTS doit déménager de sa tour genevoise, ce qui rendra obsolètes des grands studios de Genève
(et le garage des cars de reportage, à Meyrin). 250 personnes
travaillant à Genève dont devoir travailler à Ecublens, y
compris de nombreux frontaliers qui vont devoir doubler le temps
qu'il leur faudra pour se rendre de leur lieu de résidence à
leur lieu de travail (et retour). Les contrat de travail seront
résiliés, et un nouveau contrat sera (mais pas forcément à tous
et toutes) proposé. On sera donc face à un licenciement
collectif suivi d'un engagement collectif.
Enfin, la SSR reste le lieu d'un conflit social : le syndicat suisse des media (SSM) dénonce l'"incapacité de la direction à protéger le personnel", après l'éclatement d'un scandale fait de mobbing et de harcèlement psychologique et sexuel, qui avait contraint la direction à mettre en place un dispositif d'enquête, avec notamment la récolte de témoignages, qui avait abouti à un rapport... dont le syndicat n'avait obtenu qu'une version tronquée et caviardée.
Alors, bien sûr, on votera contre la réduction de la redevance audiovisuelle, et on défendra la SSR contre le pire -mais qu'on ne nous demande pas pour autant de la prendre pour le meilleur.



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