Abandon des Kurdes de Syrie aux islamistes syriens : Cela s'appelle une trahison
Une fois de plus, les Kurdes sont trahis par les puissances qui prétendaient les soutenir et ne faisaient que se servir d'eux. Un "accord" conclu, sous la contrainte d'une offensive des forces du nouveau régime syrien, d'un siège de Kobané et d'un début de famine, a fait perdre à l’administration autonome kurde du Rojava, au nord-est de la Syrie, près de 80 % de son territoire, le contrôle de ses frontières et de ses ressources pétrolières, qui représentaient les trois quarts de ses revenus. L'expérience communaliste et égalitaire du Rojava durait depuis douze ans. Et elle faisait peur à tous les régimes l'entourant, à commencer par celui du Sultan turc Erdogan. Kobané avait été assiégée par Daesh, et libérée par les Kurdes, en 2014. En 2025, Kobané s'est retrouvée assiégée, par les forces du nouveau régime syrien, incarné par le "président de transition" Al Chaara. Un président issu de l'islamisme armé, comme une grande partie des forces de son régime. Les Kurdes avaient vaincu Daesh, ils ont été contraints à accepter un "accord" avec des surgeons de Daesh. En bon français comme en mauvais américain, cela s'appelle une trahison.
La fin du Rojava, comme la fin de la Catalogne libertaire ?
Pour les puissances occidentales, petites, moyennes ou grande, l'urgence est de renforcer le nouveau régime syrien. Et peu importe qu'il sourde de l'islamisme armé. Il faut le renforcer, parce qu'il a renversé un régime infréquentable, et qui était l'allié de l'Iran. Les Kurdes, dans cette perspective, sont des gêneurs. D'ailleurs, ils ont toujours été des gêneurs, pour la Turquie, la Syrie, l'Irak, l'Iran... Et plus gêneurs encore quand ils font vivre au Rojava une expérience politique originale qui pourrait inspirer les oppositions à tous les régimes de la région.
"Sans les Kurdes, la barbarie de l'organisation dite Etat Islamique (EI) sévirait encore (...) en Syrie et en Irak",et "les Yézidis du mont Sinjar auraient été massacrés jusqu'au dernier", rappelait déjà, en mars 2018, Alain Frachon dans sa chronique du "Monde". Dans la guerre contre Daech, les Kurdes ont perdu des milliers de combattants et de combattantes, et ont accueilli un million de réfugiés de la région, notamment les chrétiens. Avant la défaite de l'EI, les Kurdes étaient présentés par les Etats-Unis et l'Europe comme leurs "frères d'armes" contre le terrorisme islamiste. On ne les oublierait pas, juré promis. C'était hier. L'EI a été défait grâce aux Kurdes ? Peu importe aux potentats de la région et à leurs parrains : au printemps 2018, la Turquie, pilier de l'OTAN dans la région, a occupé le nord-ouest de la Syrie et a commencé à y traquer les Kurdes. La Russie laisse l'aviation turque les bombarder, recruter des milliers de combattants islamistes syriens, dont des anciens de la Qaeda et de Daech animés par la haine des Kurdes, qu'ils promettent tous, et surtout toutes, "au viol à l'esclavage, à la mort". Frachon résume : "Pour casser du Kurde, se trouve ainsi constituée une étonnante équipée : la Russie, ennemie de l'OTAN, la Turquie, membre de l'OTAN et une vaste soldatesque islamiste, en principe ennemie de la Russie". Et on n'aurait garde d'oublier les Etats-Unis de Trump, qui, en abandonnant les Kurdes au sort que veut leur réserver Erdogan et le nouveau régime de Damas, ont totalement gommé le rôle des Kurdes dans la lutte contre Daesh : les combattantes et les combattants kurdes étaient en première ligne, les Américains loin derrière et les Kurdes ont fourni, de l'avis d'un responsable américain, des renseignements en nombre et en qualité considérables -ce sont eux qui ont ainsi permis aux forces spéciales américaines d'éliminer le chef de Daech Abou Bakr Al Bagdadi. Ce sont les Kurdes qui ont infligé sa première défaite à Daesh (à Kobane), ce sont eux qui ont chassé Al-Bagdadi de sa "capitale", Rakka, ce sont eux qui ont sauvé les Yézidis. Et ce sont eux qui ont eu 11'000 tués dans la lutte contre Daesh. Utilisés comme des combattants, ils n'ont jamais été acceptés comme partenaires politiques.
Ce "Munich du peuple kurde" (selon l'expression du journaliste français Charles Enderlin, pour qui les Kurdes ont été abandonnés par les démocraties comme les Tchécoslovaques en 1938) est la dernière en date des trahisons dont les Kurdes ont été victimes. Leur destin est à nouveau entre les mains de puissances qui n'en ont strictement rien à cirer, ou ne s'en soucient que pour les éliminer en tant que peuple après les avoir utilisés comme chair à canon. Et cela dure depuis un siècle. En 1920, le Traité de Sèvres envisageait la création d'un Etat kurde (après une période d'autonomie), au même titre qu'un Etat arménien, les deux étant frontaliers, mais trois ans plus tard, le Traité de Lausanne (les Kurdes et les Arméniens n'étant pas invités à la conférence) remettait le Kurdistan occidental à la Turquie, et si l'Etat Arménien a créé, c'est sur un territoire réduit, et dans le cadre fédéral de l'Union Soviétique. Ainsi a-t-on mis fin à l'espoir d'un Kurdistan indépendant, la Perse, l'Irak (sous mandat britannique) et la Syrie (sous mandat français) contrôlant le reste des régions majoritairement kurdes. En 1946, une république kurde (celle de Mahabad) naît pourtant en Iran, mais elle sera écrasée en 1947. En en Irak, après la chute de Saddam Hussein, le Kurdistan devient une région autonome -mais pas un Etat indépendant, l'Irak récupérant même par la force des régions kurdes après un référendum quiy avait donné une majorité écrasante en faveur de la création d'un Kurdistan indépendant.
"Il est impossible (aux Kurdes) de vivre dans le même pays que Daech" qu'ils ont combattu au prix de la mort de milliers de leurs combattants et de combattantes, témoigne l'un d'entre eux au "Temps" de samedi. "Quelles sont les chances d'une entente durable entre un pouvoir profondément marqué par l'islam le plus conservateur et un mouvement kurde syrien venu du marxisme-léninisme, laïque, et pratiquant notamment l'égalité hommes-femmes ?" s'interroge Alain Frachon dans "Le Monde" de vendredi... réponse : aucune chance : ceux qui ont piloté cet accord ne veulent pas d'une "entente durable" entre Kurdes et islamistes syriens : ils veulent la fin du Rojava, comme staliniens, fascistes et républicains bourgeois voulaient la fin de la Catalogne libertaire.



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