De quoi la mort de Quentin Deranque est-elle le signe ?
La bêtise au front de taureau
Jeudi soir, à Lyon, un jeune militant "identitaire" de 23 ans, Quentin Deranque, a été battu à mort par un groupe d'au moins six personnes masquées et cagoulées, prestement désignées par ses proches comme des "antifas" d'extrême-gauche (la "Jeune Garde", qui affirme avoir suspendu toutes ses activités depuis sa dissolution), la Justice, elle, s'étant abstenue de les identifier comme tels ou comme quoi que ce soit d'autre avant d'être sûre de qui ils sont et des inculper d'homicide volontaire, de violences aggravées et d'association de malfaiteurs. A ce stade, on se contrefout que le lynché soit (ou non) un militant d'extrême-droite et ses lyncheurs des "antifas" ou seulement des abrutis : quand on n'a rien en tête, il reste les poings, les barres de fer, les gourdins et les flingues. Ce n'est pas qu'on soit nous-mêmes un modèle présentable de non-violence, mais tout de même : les antifas autoproclamés qui, si ce sont eux, ont battu à mort Quentin Deranque après un affrontement avec des "identitaires" qui se sont enfuis en laissant le jeune homme aux mains de ses agresseurs, n'auront pas combattu le fascisme, mais, en reprenant ses méthodes, auront seulement permis aux fascistes réels de se présenter comme des victimes. Et à quelques politicards de droite de faire la roue devant les media en dénonçant la main de Méluche autour des gourdins des lyncheurs de Quentin. Et à la bêtise au front de taureau de s'exhiber fièrement.
"Briser des têtes, ce n'est pas dissiper les ténèbres" (Sébastien Castellion)
Lyon est la "capitale de la violence politique", titre "Libération", faisant référence à la fréquence des affrontements entre droite et gauche radicales depuis des lustres dans ce que l'historien Nicolas Lebourg décrit comme "une zone d’activisme violent). Mais à Lyon, jeudi dernier, ce qui a dominé et s'est imposé, ce n'est pas seulement la violence, c'est aussi la lâcheté et la connerie: Quentin Deranque a été mis à mort après un affrontement entre des lâches et des abrutis, les premiers s'enfuyant devant les seconds, et laissant leur camarade à la merci de ceux qui allaient le tuer.
Que nous disent les réactions qu'a suscitées ce lynch, à commencer par l'exorcisme de l'"ensauvagement" de la société et du débat politique (ou ce qu'il en reste) ? D'abord que la maladie la mieux partagée par les commentateurs de cet épisode est bien l'amnésie et l'insuffisance la plus répandue l'ignorance de l'histoire, et même de l'histoire la plus récente : à Paris, il y a un an, c'est un militant de gauche qui a été lynché par des militants d'extrême-droite -lui, au moins, s'en était sorti, mais après que son "pronostic vital" ait été engagé).
Il n'y a d'histoire qu'humaine (nos cousins simiesques ont connu, et connaissent encore, une évolution, mais pas une histoire dont ils seraient les sujets). Or la violence est dans l'histoire comme la bêtise dans l'humanité ("de tous les malheurs attachés à l'homme, la bêtise est le plus grand" disait le Messager dans l'Antigone de Sophocle). L'homo sapiens étant un animal politique, puisque sapiens, il est à la fois producteur et produit d'une culture politique. Et il se trouve qu'il n'y a de culture politique qui ne fasse ou n'ait fait quelque place à la violence, ni d'Etat, fût-il ou se prétende-t-il démocratique, qui n'en revendique pour lui le monopole. Face à ce monopole, la violence, c'est la ressource que trouvent ceux qui n'en trouvent pas d'autre. N'a-t-on plus aucune idée de la violence qui régnait dans nos sociétés (en particulier en France, mais partout ailleurs...) avant qu'on en ait proclamé le caractère apaisé ? En France, ceux qui voient le présent plus violent que le passé, se souviennent-ils, s'ils les ont vécues, des années cinquante et soixante? Et s'ils ont quelque notion de l'histoire de leur pays et de leur société, de ce qu'elle put contenir, et souvent exacerber ?
Pour George Sorel, la violence est politiquement créatrice. Pour Marx et Engels, elle est l'accoucheuse de toute nouvelle société. Carl Schmitt et Ernst Jünger ne disaient pas autre chose. Netchaïev, Lénine et Mao non plus. Et on n'aurait garde d'oublier, si on veut étendre à la religion le champ des justifications de la violence, les très catholiques Simon de Monfort pendant la croisade contre les Cathares ("tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens") ou Charles IX le jour de la Saint-Barthélémy ("tuez les tous, qu'il n'y en ait plus aucun qui puisse nous le reprocher"), ni les djhadistes et les zélotes. Ni Calvin, justifiant la condamnation à mort de Michel Servet. Mais il y a tout de même des niveaux de violence : une baffe, ce n'est pas une lapidation. Dans l'épisode lyonnais, il y a mort d'homme. Mort d'un homme sous des coups de six hommes. Pas une mort accidentelle, un lynchage. Pas une résistance, mais un règlement de compte. "La rage militante singe la rage militaire, elle se nourrit de sa propre vanité" (Raoul Vaneigem). Ici s'impose la réponse de Sébastien Castellion à Calvin justifiant la mise à mort de Michel Servet : "tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est seulement tuer un homme".
Que faire pour éviter l'arrivée au pouvoir du fascisme, quelque forme qu'il prenne (et sa forme d'aujourd'hui n'est pas celle des années vingt et trente du siècle défunt) ? User avant cette prise du pouvoir des mêmes méthodes dont lui-même use pour le prendre ? Attendre qu'une fois arrivé au pouvoir, il en use de telle manière que même les démocrates pacifistes, non-violents, libéraux et tolérants prennent, comme nous y serions alors requis si la malignité des temps l'exigeait, les armes contre lui ? Ou constituer quand il est encore temps une force sociale, politique, culturelle capable de le maintenir dans une marge impuissante ? C'est l'enjeu, aujourd'hui. Et c'est le plus difficile. Ce fut l'échec de l'antifascisme en Italie, de l'antinazisme en Allemagne, de l'antifranquisme en Espagne. Et c'est l'échec du mime de l'antifascisme par ceux qui ne comprennent rien du fascisme et de l'antifascisme, et n'entendent pas que "briser des têtes, ce n'est pas dissiper les ténèbres" (Sébastien Castellion, encore)..



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