Quatre ans de guerre contre l'Ukraine
14-18 ? 22-26 !
La guerre d'Ukraine (ou, plus clairement dit, la guerre contre l'Ukraine) a commencé il y a quatre ans , le 24 février (après avoir été annoncée par des opérations plus limitées, comme celle de Crimée). En août, elle aura duré aussi longtemps que la Première guerre mondiale. Et on ne sait pas quand elle se terminera, ni comment : par une paix "juste et durable", succédant à un armistice succédant lui-même à un cessez le feu ? Par la défaite et la capitulation de l'Ukraine ? Le renoncement de la Russie ? Une immobilisation des fronts, à la coréenne ? Poutine avait annoncé une "opération militaire spéciale", il a déclenché une guerre qui a déjà fait plus de deux millions de morts, de blessés et de disparus. La Russie et ses porte-voix voulaient prendre Kiev en quatre jours et terminer l'opération avec un changement de régime (et de président) en Ukraine, quatre ans plus tard non seulement Kiev, sous les bombes, n'a pas été prise mais l'Ukraine tient toujours, avec toujours le même président, le même régime, et une population qui supporte les attaques de drones, les coupures d'électricité, l'absence de chauffage l'hiver, passe la nuit dans les caves ou le metro. Mais on négocie à Genève. Ou on fait semblant. Pendant quoi, la guerre continue.
"La Russie est un pays de guerre, elle n'a jamais su vivre hors de l'état de guerre. Faire la guerre est dans les gènes de la Russie"
La guerre d'Ukraine a contraint l'Europe à des révisions qui, pour certains de ses membres (dont, surtout, l'Allemagne) furent déchirantes. D'abord, il aura fallu qu'elle admette que la paix en Europe n'était plus un acquis et que la guerre commencée en Ukraine pouvait se poursuivre et s'étendre ailleurs. Ensuite, que les Etats-Unis n'étaient plus un protecteur fiable. Enfin, que la Russie en guerre contre l'Ukraine l'est peut-être aussi contre l'Europe, en tant qu'"expression la plus absolue" de tout ce que Poutine déteste. C'est un de ses conseillers politiques, un certain Sergueï Karaganov qui le dit : "L'Europe est redevenue l'expression la plus absolue du mal qui ronge l'humanité". Et qui l'annonce : elle finira pas se désagréger et redevenir "un dépotoir d'Etats qui se font la guerre en permanence". L'objet de cette haine n'est évidemment pas l'Europe géographique, ni même l'Europe politique, l'UE, mais l'Europe "civilisationnelle" : "Jusque-là, les Russes pensaient que l'obstacle principal à leur projet en Ukraine étaient les Etats-Unis. Aujourd'hui (avec Trump), ils considèrent que c'est l'Europe". Et pas seulement l'Union Européenne, où ils ont des pions (comme la Hongrie), mais aussi des Etats qui n'en font pas partie, comme la Norvège ou la Grande-Bretagne. Mais plus les Etats-Unis de Trump, que l'OTAN n'intéresse pas, que l'Ukraine emmerde et qui partage avec Poutine le mépris de l'Europe qu'a exprimé à sa place son vice-présidence, Vance.
Trump est si pressé d'en finir avec le soutien étasunien à l'Ukraine face à la Russie, et si fasciné par Poutine, qu'il a présenté sous son nom un "plan de paix" sur la base duquel se font, ou se miment, les négociations de Genève, mais qui pourrait bien avoir été écrit par les conseillers du président russe -si ce n'est par le Tsar lui-même. Ce plan a d'abord été donné à l'automne aux Ukrainiens sous forme d'ultimatum au 27 novembre (jour de Thanksgiving, l'action de grâce étasunienne pour l'autorisation que Dieu leur a donnée d'exterminer les Amérindiens). Trump est pressé : après avoir clamé qu'il allait "faire la paix" en trois semaines, il veut désormais, quatre ans de guerre plus tard, en faire une, n'importe laquelle, à n'importe quel prix pour les Ukrainiens, mais le plus vite possible pour enfumer les polémiques sur les fichiers Epstein et les échecs de sa politique douanière, et si possible avant les élections de mi-mandat aux Chambres étasuniennes, qu'il craint (et risque) de perdre, en perdant ses majorités parlementaires au Congrès (Sénat et Chambre des Représentants).
Une fois présenté ce "plan Trump" en 28 points qui ressemblait comme un frère à un "plan Poutine", les Européens (sauf ceux qui, comme Orban, sont déjà en mains russes), qui n'ont jamais été consultés par l'administration Trump, se sont activés aux côtés des Ukrainiens (pas plus consultés que les Européens) pour l'expurger de ce qu'il contenait de plus inacceptable, dont l'abandon à la Russie de larges territoires de l'Ukraine, certains toujours sous contrôle ukrainien, ou le droit des USA de taper dans les actifs russes gelés en Europe, ou encore le renoncement à des réparations russes, l'obligation de tenir en Ukraine des élections dans les 100 jours avec 13 % du territoire ukrainien occupé et six millions d'Ukrainien.ne.s réfugié.e.s à l'étranger ... Le plan trumpiste initial était un plan de capitulation ukrainienne (Trump refuse d'ailleurs d'admettre que la guerre a été déclenchée par Moscou), et une affaire purement bilatérale russo-étasunienne, mais il été réécrit par les Européens et les Ukrainien revenus par la fenêtre après que Trump leur ait fermé la porte. Des 28 points initiaux, il en reste tout de même 19.
L'Ukraine se dit prête à retirer son armée des zones qu'elle tient encore dans le Donbass, notamment les villes de Kramatorsk et de Sloviansk, mais en échange de leur constitution en zone démilitarisée de 5000 km2, d'un recul de l'armée russe sur une ligne de séparation et de la présence d'observateurs internationaux et d'un contingent militaire étranger dans cette zone tampon. Volodymir Zelenski a précisé que les Ukrainiens se prononceraient sur toute concession territoriale, soit par référendum, soit, indirectement, par des élections -mais la sécurité du vote et des électeurs devra être garantie : "c'est le peuple ukrainien qui défend son territoire depuis bientôt quatre ans au prix de grands sacrifices (...). C'est à l'Ukraine de décider de telles concessions territoriales".
Qu'en pense Poutine ? que la Russie est prête à négocier et à mettre fin au conflit, mais que "la balle est entièrement dans le camp de Kiev et de ses sponsors européens". Poutine refuse tout déploiement militaire "occidental" en Ukraine. De toute façon, le gouvernement de Kiev, et le président de l'Ukraine, sont "illégitimes", et avant toute négociation réelle, il faut les changer .
La Russie croit encore avoir le temps et pouvoir avancer à petit pas (après avoir renoncé à une victoire rapide), tout en formulant des exigences maximalistes, comme le retrait total des forces ukrainiennes des territoires ukrainien qu'elle contrôle encore dans les quatre régions revendiquées par la Russie (Louhansk, Donetsk, Kherson et Zaporidjia), en plus de la Crimée dont elle veut faire reconnaître l'annexion. Le 11 décembre, Serguei Lavrov a répété que l'objectif de la Russie restait la conquête des quatre oblast de Donetsk, Lougansk, Kherson et Zaporidjia et que la Russie exclut tout déploiement de forces "occidentales" en Ukraine. Et une semaine plus tard, Poutine enfonce le clou : "Nous préférons la diplomatie, mais si l'Occident refuse, nous libérerons nos terres militairement". Parce que les terres ukrainiennes, pour Poutine, ce sont "nos terres", des terres russes.
"La Russie est un pays de guerre, elle n'a jamais su vivre hors de l'état de guerre. Faire la guerre est dans les gènes de la Russie", proclame fièrement le poutinien, poutinophile et poutinologue Sergueï Karaganov. Plus de deux millions et demi de soldats ukrainiens et (surtout) russes ont été tués ou blessés ou ont disparu dans cette guerre poutinienne qui dure depuis quatre ans et a déjà duré presque aussi longtemps que la Grande Guerre de 1914-1918. Deux millions de victimes en quatre ans ? Pour Poutine, c'est un dommage collatéral, un détail : "nous ne nous considérons pas responsables de la mort des gens, parce que nous n'avons pas commencé cette guerre". Qui, alors ? Dieu ?



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