Deuxième tour des Municipales française : Fluctuat nec mergitur
Le 26 mars, il y a 155 ans, Paris élisait sa Commune. Proclamée le 28, elle tint deux mois, avant que d'être écrasée dans le sang par les soudards de l'armée du gouvernement de Versailles. Le 22 mars, hier, c'est un peu comme si les Versaillais avaient été contenus : Emmanuel Grégoire, candidat de la gauche sans LFI, a été élu avec dix points d'avance sur Rachida Dati, candidate unique de la droite, qui bénéficiait pourtant du retrait contraint du candidat centriste et du retrait volontaire de la candidate d'extrême-droite. Paris n'est pas la France, et la France ne s'y résume pas, mais l'enjeu parisien du deuxième tour des Municipales avait une telle importance, à la fois symbolique et politique, que le résultat final dans la capitale éclipse largement les résultats dans les autres grandes villes, et à plus forte raison dans le reste du pays. Comme si on se retrouvait dans un paysage électoral clivé médiatiquement entre "Paris et le désert français". Il y avait pourtant 1500 élections à tenir, avec 561 duels, 821 triangulaires, 171 quadrangulaires" et même 17 "quinquangulaires" (ou pentagonaires, ou pentagrammaires?). 1500 élections municipales, et pas trois avec Paris, Lyon et Marseille, ou une dizaine avec les plus grandes villes. Et 33'000 maires avaient déjà été élus au premier tour, souvent sur une liste seule en lice. Au final, la droite peut revendiquer un succès au plan national et quelques victoires symboliques dans des bastions socialistes historiques, comme Clermont-Ferrand ou Tulle, ou des mairies écologistes comme Bordeaux, Besançon ou Annecy, et la gauche revendiquer une claire victoire dans les trois plus grandes villes, Paris, Marseille et Lyon.
A quoi est-on prêt pour gagner, ou ne pas perdre,
une élection ?
Après le premier tour, des Municipales, le débat s'était focalisé sur les deux acteurs politiques qui pouvaient revendiquer une progression, le RN et LFI, chacun des deux faisant de l'autre sa cible officielle pour se présenter comme son adversaire principal, tout en réservant une bonne partie de ses coups à ceux avec qui elles devaient pactiser pour le second tour si elles voulaient pouvoir le remporter. Les autres forces politiques ont peiné à clarifier leurs stratégies d'alliances, ou se sont trouvées à faire un choix qu'elles ont souvent peiné à faire : se renier et passer pour être prêt à tout pour ne pas perdre, ou rester cohérent avec une ligne "niniste" (ni RN, ni LFI) affirmée avant le premier tour, au risque de perdre au deuxième. Ainsi, à Marseille et à Lyon, la gauche hors LFI avait obtenu soit le retrait (à Marseille) de la liste LFI, soit avait fusionné avec elle (à Lyon), alors qu'à Paris les deux listes étaient restées concurrentes. A Toulouse, Nantes, Limoges, Avignon, Brest, Clermont-Ferrand, des accords avaient été conclus, sous des formes diverses, entre LFI et les autres forces de gauche, derrière LFI à Toulouse et Limoges, derrière le PS en Avignon, à Clermont-Ferrand, Brest et Nantes, derrière les Verts à Lyon et à Strasbourg (où la candidats du PS, l'increvable Catherine Trautmann, a été lâchée par son parti pour avoir conclu un accord avec le candidat macroniste, mais a tout de même été élue). Au final, pour le PS, il valait mieux partir sans LFI qu'avec.
A droite, les choses n'étaient parfois pas plus claires : à Nice, les Républicains ont lâché leur candidat (Estrosi) sans pour autant se résigner à soutenir celui de l'extrême-droite (Ciotti), pourtant issu de leurs rangs. Avec le maintien de la candidate écolo, l'extrême-droite avait déjà partie gagnée dans la ville natale de Garibaldi, alors même que son candidat est finalement élu avec moins de suffrages que l'addition des suffrages de ses adversaires. A la droite de la droite, la normalisation du Rassemblement National se poursuit, sans s'achever et sans résoudre la contradiction entre la ligne populiste de Martine Le Pen et celle, patronale, de Jordan Bardella. Ni réduire complètement la concurrence zemmouriste, qui a quasiment annihilé le RN à Paris.
A gauche, les succès de la France Insoumise dans plusieurs villes sont notables, et sont le résultat d'un effort important : plus du quart de ses député.e.s étaient tête de liste au premier tour, et le choix stratégique de cibler des villes à forte population défavorisée et l'électorat jeune s'est révélé judicieux : à Saint-Denis, elle a fait élire au premier tour son candidat... contre le candidat du PS. A Lyon et Marseille, seule des trois plus grandes villes que le RN pouvait espérer remporter, l'importance de son électorat le rendait indispensable à une victoire des maires sortant, PS ou Vert. A Paris, où LFI n'avait pourtant pas fait un triomphe en n'ayant obtenu que moins du tiers des suffrages du candidat de la gauche, elle avait maintenu sa candidate, devenu l'alliée objective de la candidate de la droite et de l'extrême-droite. A moins qu'elle en soit devenue un handicap.
Les succès de LFI ailleurs qu'à Paris révoquent, de tout évidence, la conviction des autres forces de gauche que ce qu'elles considéraient comme des "dérapages", et qui tenaient d'une véritable stratégie de mobilisation d'un électorat, jeune et populaire, qui n'en a rien à secouer du double sens des mots et de leur prononciation, allait affaiblir LFI. Calcul illusoire : la mise à prix politique de la tête de Mélenchon a ressoudé son propre camp, avant que de l'élargir (sauf à Paris).
La France a élu ses institutions municipales. Mais elles peineront à être un contre-pouvoir à un gouvernement et une présidence de droite, et à plus forte raison d'extrême-droite : la République est centraliste, même quand elle se décentralise un peu. On a évoqué un fossé entre la France cosmopolite des villes et la France identitaire des campagnes. Electoralement, il se confirme : la gauche est bien plus forte dans les grandes villes que dans les moyennes, les petites et les campagnes (sauf sur la Côte d'Azur, évidemment). Mais ce n'est pas affaire d'identité : être d'une ville, c'est aussi avoir une identité, tout aussi forte que celle d'être d'une commune rurale. Il y a une identité parisienne, marseillaise, lyonnaise, toulousaine. Et même niçoise, quoique Nice ne soit devenue française qu'après l'Algérie. On s'est mis en France à parler de "territoires" pour désigner ce qui n'était pas une métropole, une grande ville, une agglomération urbaine. Comme si les villes n'étaient pas elles aussi des "territoires". Que seraient-elles, sinon ? des idées ? des mythes ? des virtualités ?
Tout indique désormais que la présidence de la République, soumise à élection l'année prochaine, est hors de portée des deux grands partis de gouvernement qui s'y sont succédé, sous un nom ou un autre (SFIO puis PS à gauche, UDR, RPR, Républicains à droite). Et hors de portée aussi du parti présidentiel actuel, ou ce qu'il en reste. Emmanuel Macron voulait recomposer le paysage politique français ? C'est réussi. Pascal Bruckner, qui ne dit pas que des conneries, s'il en dit beaucoup, observait qu'"il y a une sorte de narcissisme du gémissement dans ce pays" (la France, donc). Dans les urnes des Municipales, comme des législatives d'avant et probablement dans les présidentielles à venir, les Français et les Françaises ont cependant moins déposé de gémissements que de colères.
Reste cette question qui ne va pas cesser de se poser (ou de continuer à être posée, tant elle est ancienne) : La fin justifie-t-elle les moyens, ou est-elle contenue dans les moyens ? A quoi est-on prêt pour gagner, ou ne pas perdre, une élection ? Quelles contradictions, quels compromis est-on prêt à assumer ? Et quels risques de perdre est-on prêt à prendre ? Et où placer la limite, fort imprécise et fluctuante, entre compromis et compromission, mise à jour et reniement ?



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