La piscine, la baigneuse et le ®Burkini, fable genevoise

L'obsession et l'exorcisme

Cela fait sept ans,  depuis que la Ville de Genève et d'autres communes ont décidé de plus l'interdire dans ses piscines, en partant du principe somme toute assez rationnel que dans un lieu de bain, il convenait d'autoriser toutes les tenues de bains (®burkini et monokini compris) que la droite genevoise a levé l'étendard de la croisade contre une tenue de bain, exclusivement féminine. Ce dont la droite genevoise, l'UDC en tête, a décidé de faire un casus belli civilisationnel. Après avoir échoué à récolter des signatures pour un référendum en Ville de Genève, elle est passée au niveau supérieur : au Grand Conseil, l'année dernière, l'UDC avait déposé un texte pénalisant le port du  ®burkini. Un texte si mal foutu que même le reste de la droite l’avait refusé. Elle est revenue à la charge pour proposer un nouveau texte, interdisant et pénalisant comme le précédent le ®burkini, sans être capable de le définir (à un exorcisme, le nom du diable, en effet, suffit, pas besoin de le décrire). Texte toujours si mal foutu que le Centre s'est dévoué pour l'amender, afin d'obtenir le soutien du reste de la droite. On ne parle plus du ®burkini mais de tout maillot couvrant, comme celui que portaient nos grand-mères ou nos arrière-grand mères et comme on le peut le porter pour des raisons de santé ou de convenance personnelle.  Mais c'est toujours sur le ®burkini que le débat s'est focalisé. Parce que c'est une obsession. La dernière formulation du projet de la droite était en passe d'être votée, sauf que la Conseillère d'Etat Carole-Anne Kast, qui avait en vain demandé que le projet soit étudié en commission, a bloqué le troisième débat sur le texte, parce qu'il est "tout simplement illégal", qu'il viole l'autonomie des communes (les piscines sont en effet municipales, comme leurs règlements et leurs personnels, et ce sont les communes, pas le canton, qui en sont responsables), ne protège aucun bien ni aucun droit fondamental  et pose d'insolubles problèmes d'application. Le Conseil d'Etat va devoir revenir devant le Grand Conseil avec une proposition. On repart donc pour un tour. Un tour de quoi, on vous laisse le préciser.

Entre les talibans et l'UDC, il n'y a que la différence que celle qu'offre un miroir d'avec ce qu'il reflète

Le règlement municipal sur les installations sportives de la Ville de Genève a été modifié en 2019 par le Conseil municipal : on y a renoncé à détailler la longueur des manches et des jambières des tenues de bains, avec une attention fétichiste portées à celles des femmes,  pour poser des règles générales, applicables aux femmes comme aux hommes, découlant du principe que les tenues adaptées dans aux lieux de bain doivent être des tenues de bain. Comme les tenues autorisées sur les pistes de skis devraient être des tenues de ski, si un règlement municipal genevois avait quelque pertinence dans la poudreuse. Etre en tenue de bain dans un lieu de bain: à un esprit simple comme celui de l'auteur de ces lignes, cela paraît à la fois logique et suffisant. Mais pas à la droite et à l'extrême-droite du Conseil municipal, qui s'en sont étouffées d'indignation. Parce que le nouveau règlement ose l'impensable : il n'oblige plus les femmes à se découvrir les bras, les genoux, les chevilles et les pieds. Ni même à se couvrir les seins. Il ne les oblige plus qu'à se baigner en tenue de bain. Comme les hommes. Et il les autorise à choisir leur tenue de bain. Comme les hommes. Invraisemblable laxisme, tout fout le camp, La droite municipale voulait donc réintroduire l'interdiction de la couverture des bras des femmes et des genoux de tout le monde, en même temps d'ailleurs que la découverture des seins des femmes. Elle a échoué, la droite cantonale a pris le relais. En proposant d’inscrire, dans la loi, une restriction à la liberté de se vêtir ou se dévêtir pour se baigner, sans qu'aucun intérêt public ne le justifie, et en faisant reposer sur la police (à moins qu'on en charge le personnel municipal de la piscine municipale ou le crime civilisationnel a été commis), police qui a bien autre chose à faire que faire respecter une norme absurde, mais dont l'irrespect pourrait (ou devrait) entraîner une amende -voire une mise en détention si elle n'était pas payée. Comme si las prison n'était pas surpeuplée...

La droite genevoise (comme d'autres droite cantonales ou municipales) est donc entrée en guerre balnéaire. Une guerre de tranchées : le  genou des femmes, c'est Verdun. Et le bras des dames, c'est le Chemin des Dames. A qui s'en prend-on quand on Interdit le ®burkini (et du même coup le topless), et tout maillot de bain couvrant, au nom de la liberté de femmes et de la lutte contre le fondamentalisme religieux islamique ? Aux pères, aux maris, aux frères, aux fils qui imposeraient à leurs filles, leurs femmes, leurs soeurs, leurs mères de se couvrir jambes et bras ? Non : on s'en prend à ces filles, ces femmes, ces soeurs, ces mères. C'est à elle, évidemment, que l'interdiction va s'appliquer. A elles, pas à eux. Quand aux plus radicalisée des plus intégristes, elles n'en ont rien à battre du règlement des piscines publiques et mixtes : elles n'y mettent jamais le bout d'un orteil hallal.

Les intégristes religieux, femmes ou hommes, n'exècrent rien tant que la liberté -les libertés. Et n'aiment rien tant, et ne produisent rien tant, que des interdictions et des obligations. Leur répondra-t-on en inversant simplement leurs interdictions en obligations, et leurs obligations en interdictions ? En prescrivant des tenues là où ils les interdisent ou en les interdisant là où ils les imposent ? Rien ne ressemble plus à une prescription vestimentaire que la prescription vestimentaire inverse : imposer le port d'une tenue de bain couvrante ou l'interdire, cela se vaut. Interdire aux femmes de montrer leurs bras et leurs jambes à la plage ou à la piscine, ou les obliger à les montrer, cela se vaut. Interdire aux femmes de porter des pantalons, comme cela leur fut interdit pendant deux siècles, ou une minijupe, cela se vaut. Contraindre ou interdire procède du  même rapport d'autorité. On peut certes prétendre « interdire par défense de la liberté », mais cela impliquerait que l'on punisse ceux qui imposent à des femmes de s'empaqueter plutôt que ces femmes elles-mêmes. Or l'interdiction des maillots de bain couvrant prônée par la droite et l'extrême-droite, c'est bien aux femmes surtout qu'elle va s'appliquer, et ce sont surtout elles qui seront punies si elles ne s'y plient pas -comme ce sont elles seules que les intégristes punissent si elles ne se plient pas aux interdictions qu'ils décrètent. Et ne s'appliquent qu'à elles : les hommes peuvent sans rien risquer arborer leurs bedaines ou leurs pilosités. 

Sous le ®burkini se calfeutre évidemment moins le corps des femmes que la vieille volonté patriarcale de le posséder, le maîtriser, le garder pour soi et sa famille, au prétexte de Dieu, du Prophète, du Livre ou quelque autre prétexte de la même barrique, mais sous l'interdiction du burkini et du topless se niche la même prétention de décider comment les femmes doivent se vêtir ou se dévêtir. Quand l’Etat ou le prêtre se mêle de dire aux femmes comment se vêtir ou se dévêtir, ni l’un, ni l’autre ne sont motivés par autre chose que par le dur et vieux désir du contrôle des corps des femmes, et par l’interdit fait aux  femmes d’en disposer. De sorte qu'en les talibans et l'UDC, il n'y a que la différence que celle qu'offre un miroir d'avec ce qu'il reflète.

Le lieu du combat contre le fondamentalisme religieux et ses avatars politiques, ce n'est pas le genou ou les bras des femmes, mais leur tête, et celle des hommes. Et ces têtes  contiennent encore assez de servitude volontaire pour qu'on puisse consacrer un peu plus d'énergie et d'inventivité à la dissiper que celle que l'on perd à la nourrir par des interdictions vestimentaires, fussent-elles balnéaires, aussi stupides et discriminatoires que les prescriptions pseudo-religieuses, et en réalité purement tribales, auxquelles elles prétendent répondre, et auxquelles elles ne répondent qu'au plus grand plaisir des plus intégristes des intégristes, pour qui ce qui importe n'est pas que les femmes couvrent leur corps à la piscine, mais qu'elles ne sortent pas de chez elles pour y aller, couvertes ou non, et pour qui le ®burkini n'est qu'une manière de transgresser la règle de l'enfermement des femmes. 

La lutte contre les fondamentalismes, religieux ou non (tous les fondamentalismes) est un enjeu considérable. Cette lutte doit se mener non seulement au nom de la liberté, mais par elle -la laïcité ne vaudrait rien si elle n'était un moyen des libertés de conscience, d'expression, d'association -mais aussi de comportement, d'utilisation de l'espace public et de choix de son apparence (même dans les piscines et sur les plages)... Croire que l'on pourra réduire les fondamentalismes religieux par des réglementations fétichistes portant sur des habillements ou des déshabillements, c'est se bercer d'une dangereuse illusion : en croyant incarner une lutte fondamentale, on la dévalue, avant que la ridiculiser.

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