La SSR, malgré tout
Quand les media publics deviennent, malgré eux et malgré nous, des bastions de résistance
Elle n'a l'air de rien, ou presque, la votation de dimanche sur la redevance SSR : doit-on la réduire à 200 balles comme le proposent l'UDC et ses supplétifs "jeunes PLR" ou à 300 balles comme l'a déjà décidé le Conseil fédéral ? Sous ce choix de chiffres, pourtant, se cache mal un gros enjeu politique -le même en Suisse qu'ailleurs : peut-on affaiblir les media publics pour laisser place aux media privés, aux réseaux, aux "influenceurs" et aux "fake news" ? peut-on laisser partout l'inintelligence artificielle remplacer les journalistes ? C'est moins une question médiatique qu'une question démocratique : la démocratie, en effet, suppose à la fois un champ médiatique capable de donner à la formation des opinions, avant la décision politique, des informations vérifiables, et au débat politique une capacité de gérer le plus équitablement possible la contradiction des positions des différents acteurs politiques et sociaux. Or seuls des media publics en sont capables -et en ont la mission. Et peuvent être sanctionnés s'ils n'assument pas cette mission. Dans des sociétés où l'extrême-droite renaît des cendres de ses victimes et prend de plus en plus de place, y compris dans les media (dont les siens) les media publics, comme la SSR que nous ne cessons pourtant de critiquer (quand elle le mérite) deviennent ainsi, malgré eux, des bastions de résistance...
Qui, sinon les media publics dans des démocraties pluralistes, peut parler de l'Iran autrement que par des slogans ?
L'initiative "200 francs, ça suffit" est la deuxième initiative lancée par la droite pour réduire le financement de la SSR par une redevance imposée au public des media audiovisuels -la première initiative, "No Billag", voulait même abolir totalement la redevance -c'était trop demander : l'initiative a été balayée en 2018 par presque trois quarts des suffrages. La deuxième initiative, celle qui nous est soumise le 8 mars, ne demande plus l'abolition de la redevance, sauf pour les entreprises, mais sa réduction de 335 à 200 francs, puis une réduction régulière au fur et à mesure que le nombre de ménages en Suisse augmenterait (on rappellera qu'une personne vivant seule constitue un ménage...). Le Conseil fédéral et le parlement sont montés dans le train de l'initiative, mais sont descendus en marche avant l'arrivée : ils ont décidé d'une réduction de la redevance à 300 francs. Autrement dit, plutôt que d'en couper plus du tiers, on n'en coupe qu'un dixième. Mais on coupe quand même, dans les ressources d'une institution qui depuis des années coupe elle-même dans ses dépenses, ses effectifs, ses présences locales et régionales. D'ailleurs, la réduction de la redevance à 300 francs, contre-projet de facto à l’initiative, n'a-t-elle pas été proposée, et ne sera-t-elle pas défendue au nom du Conseil fédéral (alors même qu'elle n'est pas soumise au vote...) par un membre du comité d'initiative, Albert Rösti ?
Quelque critique que l'on ait en réserve à l'égard de la SSR -et on en a- nous devons lui reconnaître une capacité rare à traiter de manière indépendante des sujets, politiques ou de société importants, même quand ils ne font pas exploser l'audience -et qui plus est, à les traiter dans nos quatre langues nationales. C'est sans doute ce que lui reprochent ses adversaires de droite : "le travail journalistique de la SSR a un parti pris à gauche", dénonce l'udéciste Thomas Matter. Pour qui, sans doute, la gauche commence aux Verts libéraux. Pourtant, la SSR est tenue à une "neutralité" parfaitement illusoire, l'incitant, voire la contraignant, à une "représentativité" synonyme de centralité dans le débat politique -du coup, quand ce débat évolue vers la droite, la SSR suit cette évolution et se droitise. Et plus on entend la droite de la droite hurler (comme en France ou en Grande-Bretagne) contre le supposé gauchisme du medium public , plus ce medium se droitise. Et c'est ce medium, pourtant, qu'il nous faut défendre. Parce qu'il est indispensable, même s'il n'est plus majoritaire en terme d'audiences (sauf sans doute pour le sport et le divertissement, et le journal télévisé, parce que ceux de la SSR sont les seuls à assurer une couverture à la fois de l'actualité régionale, nationale et de l'actualité internationale.
Qui, là, ici, maintenant, sinon les media publics dans des démocraties pluralistes, peut parler à toutes et tous de l'Iran autrement qu'en reprenant les discours de l'un ou l'autre des pouvoirs le combattent ou y sévissent ?



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