La SSR sauvée de la droite de la droite... mais pas d'elle-même
Cessez le feu ? Même pas
Les derniers sondage sur le vote de dimanche donnaient l'initiative anti-SSR perdante, et elle a effectivement perdu, plus largement même (à 62 % de "non") que ce à quoi on s'attendait, mais moins largement qu'en 2015, quand 72 % des votants balayaient "No Billag", qui voulait carrément supprimer la redevance. Toutefois, cette année, l'offensive financière de la droite de la droite contre le medium public, elle, était déjà gagnante avant le vote, puisque la décision avait déjà été prise par le Conseil fédéral de réduire la redevance payée par la majorité du public de la SSR, et donc de réduire ses moyens de 270 millions de francs et par conséquent ses ambitions programmatiques. C'est sans doute ce qui a permis aux adversaires de l'initiative de la faire repousser par le peuple, tout en donnant des gages aux initiants (dont le Conseiller fédéral Albert Rösti). D'autant qu'au surplus, la SSR elle-même s'est imposée un programme d'"économies". De sorte que si le peuple suisse a sauvé la SSR de la droite de la droite (UDC, Jeunes PLR, MCG, Lega), il reste à la sauver d'elle-même. Et le temps presse : une nouvelle concession doit être adoptée d'ici trois ans, les travaux de son élaboration vont commencer cette année encore, et nul ne peut douter que ses adversaires feront tout pour réduire son offre, après avoir déjà réussi à réduire ses moyens. Pas autant qu'ils le voulaient, ni assez pour les satisfaire, mais suffisamment pour l'empêcher de se développer. La SSR croit avoir obtenu un cessez-le-feu politique ? Elle se berce d'illusions.
Faire mieux que barricader le service public
On aimerait bien croire que le vote populaire de dimanche contre l'initiative anti-SSR, succédant à deux autres votes allant dans le même sens, en 2025 et 2018, et à l'inaboutissement de trois initiatives populaires anti-media publics, en 1982, 1994 et 2013, a exprimé un fort attachement à un fort service public audio-visuel (un "plébiscite pour le service public", jubile la Conseillère nationale verte Delphine Klopfenstein-Broggini), mais tout de même : malgré une mobilisation massive des milieux politiques, sportifs, culturels et un budget de campagne atteignant presque le triple de celui des partisans de l'initiative, les "défenseurs du service public" n'ont pas dissuadé presque 40 % des votant.e.s de soutenir une proposition de réduction de ce service à une chaîne d'information en continu centralisée à Zurich. De toute façon, si la SSR a sauvé sa tête, elle va devoir se couper un bras : la suppression de 900 emplois est prévue, c'est 15 % de ses effectifs, et elle a décidé de réduire son budget de 17 %. C'est beaucoup moins que ce à quoi elle aurait été condamnée si l'initiative avait été adoptée, mais c'est déjà beaucoup trop pour maintenir son offre actuelle, et cela rend quasiment impossible de la renforcer dans les domaines où elle est déjà insuffisante -surtout que, mise sous pression politique et financière, elle a passé avec les éditeurs privés un accord la contenant dans des limites leur laissant le plus grand espace de développement possible, que le parlement a adopté deux propositions de la droite augmentant de deux points (soit de 26 millions) la part de la redevance versée aux media locaux, et que le Conseiller fédéral Rösti a annoncé que le gouvernement va lui-même définir "plus clairement" le partage du "paysage médiatique" entre media privés et publics, de telle manière que la SSR devra se concentrer sur l'information, la culture et la formation, domaines les moins rentables, et laisser le plus possible du sport et du divertissement, qui ramènent plus de pub et de sponsoring, aux media privés.
La Conseillère nationale verte Delphine Klopfenstein-Broggini prévient : "toute tentative de vouloir démanteler la SSR serait de très mauvais goût". Sans doute, mais s'agit-il ici de bon ou de mauvais goût ou de bon ou de bonne ou mauvaise politique ? Les adversaires (quelques-uns en sont même carrément des ennemis) du service audiovisuel public, dont le Conseiller fédéral de tutelle lui-même (on a donc aussi, en Suisse, notre Rachida Dati...) n'ont en tout cas pas la moindre intention de baisser les bras -à leur place, on ne les baisserait d'ailleurs pas non plus, pas plus qu'on ne les baissera dans le combat climatique après notre défaite de dimanche sur le fonds climat. Les partisans de l’initiative se gargarisent même, comme le Conseiller national UDC Grégor Lutz, d'avoir obtenu "100% des voix" en considérant les 60 % d'oppositions à leur initiative comme un soutien à la décision du Conseil fédéral de réduire la redevance à 300 francs, et en y ajoutant les 40 % de soutien à la réduction à 200 francs qu'ils proposaient. Tant qu'à faire dans l'arithmétique pataphysique, ils pourraient aussi y ajouter les votes blancs, les votes nuls et les abstentions... Le syndicat patronal des PME, l'USAM, qui soutenait l'initiative, annonce qu'elle va proposer une nouvelle fois au parlement de baisser la redevance aux entreprises (que le Conseil fédéral a déjà décidé de baisser) et le Conseiller national UDC Nicolas Kolly promet que "le débat sur la SSR n'est pas clos". En effet, il n'est pas clos. Mais pour qu'il soit vraiment un débat, il faudrait que la gauche y prenne part autrement qu'en élevant une barricade pour défendre le service public tel qu'il est au lieu que de battre pour l'améliorer, le renforcer, l'étendre.



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