Premier tour des élections municipales françaises : Voter local, penser national ?
Dimanche, des millions d’électrices et d'électeurs français.e.s se sont rendu.e.s aux urnes pour le premier tour de l’élection de leurs maires et leurs conseils municipaux (le deuxième tour, là où aucune majorité absolue n'a été atteinte, ou là où il n'y avait qu'une seule liste) aura lieu dimanche prochain). 900'000 candidates et candidats se présentaient, et e discours politique français, comme d'ailleurs le suisse, ne cesse d'assurer que la commune est le premier échelon de la démocratie, celui où elle se concrétise dans des décisions dont l'effet matériel est immédiatement perceptible, et dont les représentant.e.s, en particuliers les maires, sont les plus accessibles, jusqu'à être « à portée d’engueulades » -mais aussi, désormais, de menaces, voire d'actes de violence. Mais si les élus municipaux sont, de tous les élus français, les moins rejetés à priori par les citoyennes et les citoyens, ils sont aussi, comme le rappelle le sociologue Julian Mischi dans "le Monde Diplomatique", les lauréats d'un choix entre notables. Et ce choix, dans les plus grandes villes (Paris, évidemment, mais aussi Marseille, Lyon), n'est pas qu'un choix local : il devient un choix national -un choix de programmes, de stratégies, d'alliances. Et parfois, un choix à forte valeur symbolique (comme à Grenoble ou à Nice). On reviendra d'ici quelques jours sur les résultats de ce premier tour, marqué par une participation en hausse par rapport aux précédentes municipales (tenues, il est vrai, en pleine pandémie de covid...). Des résultats parfois difficiles à lire, des comportements électoraux et des critères de choix différents entre les grandes, moyennes et petites villes, et entre les villes et les communes rurales (dans sept communes sur dix, il n'y avait qu'une seule liste), des deuxièmes tours souvent incertains, des stratégies d'alliance qui vont être déterminantes, à gauche comme à droite.
Quand l'extrême-droite gagne, il faut d'abord s'interroger sur les défaillances de ses adversaires.
Des résultats du premier tour de ces municipales françaises, on peut tirer d'abord l'enseignement que les "vieux partis" (le PS et le PC à gauche, les Républicains à droite) résistent mieux que ce que l'ambiance médiatique laissait supposer (elle mettait l'accent sur les espérances du Rassemblement National et le jeu parfois difficile à décrypter de la France Insoumise); ensuite, que la France Insoumise, précisément, fait un excellent résultat au sein de l'électorat jeune, des quartiers populaires et des cités périphériques des grandes villes, alors même que les élections locales n'ont jamais été la priorité de Jean-Luc Mélenchon (qu'on n'a d'ailleurs pas entendu hier), et que le Rassemblement National capte une grande partie de l'électorat de la droite traditionnelle; enfin, que les enjeux locaux dominent dans les choix électoraux des moyennes et petites villes, et plus encore dans les communes rurales.
Dans les trois plus grandes villes, ce sont les alliances (ou leur absence) pour le second tour, à gauche comme à droite, qui seront déterminantes pour le résultat final. A Paris, où comme l'écrivait "Le Monde" en février, il y avait "quelque chose de poisseux" dans une campagne municipale opposant surtout le candidat de la gauche (sauf LFI) Emmanuel Grégoire et la candidate de la droite (sauf le RN et "Reconquête") Rachida Dati, mais avec, en embuscade, une candidate de LFI, Sophia Chirikou, qui réserve ses coups au candidat de la gauche, un candidat centriste, Pierre-Yves Bournazel, dont le positionnement de second tour est incertain, et une candidate d'extrême-droite, Sarah Knafo (Reconquête) qui multiplie les appels à une alliance de second tour avec Rachida Dati, qui faisait jusqu'à hier soir mine de n'en pas vouloir mais qui en aura besoin pour être élue -la Mairie de Paris étant son obsession, et son résultat du premier tour, où a plus de dix points de retard sur le candidat de la gauche, ne lui laissant quelque espoir d'être élue que si l'extrême-droite la soutient et si le centre s'abstient de soutenir la gauche. A Lyon, le maire sortant, l'écolo Grégory Doucet, candidat de la gauche hors LFI, et le candidat de la droite, Jean-Michel Aulas, sont au coude-à coude, alors que les sondages donnaient le second vainqueur. A Marseille, même configuration qu'à Lyon, mais avec le candidat du RN , Franck Allisio, à un cheveu du maire sortant, le socialiste Benoît Payan.
Les élections européennes puis les deux tours des législatives avaient rebattu les cartes politiques françaises, et redéfini le paysage politiques pour les Municipales en particulier dans les villes (qui ne sont qu'une commune française sur dix, mais abritent les trois quarts de la population du pays). A gauche, le rééquilibrage des forces avait profité au PS et aux Verts. A droite, la progression du RN, le recul et la division des Républicains poussaient certains à envisager un "contre-front populaire", une alliance entre la droite démocratique et l'extrême-droite. Le rapport des forces entre les deux est pourtant lourdement à l'avantage du RN, mais le parti a un gros problème de personnel, et manque toujours de candidates et de candidats crédibles. En revanche, il ne manque pas de toupet dans son opération d'autoblanchiment historique (de "dédiabolisation"), notamment et se présentant comme le parti le plus israélophile de France, quand bien même il fut fondé par d'ancien collabo et membres français de la Waffen-SS, autour d'un homme, Jean-Marie Le Pen, condamné six fois pour révisionnisme, racisme, et antisémitisme. Mais le pogrom du 7 octobre a rebattu les cartes, et au sein de la communauté juive, l'immédiate et absolue condamnation des actes du Hamas par Marine Le Pen et le parti, leur immédiat soutien du "droit d'Israël à se défendre", avaient été reçus comme un soutien plus que bienvenu, surtout comparé aux ambiguïtés de la "France Insoumise", et a fait oublier les propos et les gestes antisémites de plusieurs candidates et candidats du RN aux législatives et aux municipales, le révisionnisme d'un Bruno Gollnisch, et fait passer par pertes et profit la motivation islamophobe constamment présente comme motivation du soutien lepéniste à Israël : les ennemis de nos ennemis sont nos amis (au moins pour un temps). Manière, aussi, de renvoyer le RN et RFI dos à dos.
Depuis la mort, à Lyon le 12 février, du militant d'extrême-droite Quentin Deranque sous les coups d'"antifascistes" autoproclamés, soupçonnés d'appartenir à un groupe (la "Jeune Garde") proche de la France Insoumise, celle-ci a été promptement exclue du champ "républicain" par la droite démocratique et le "bloc central" macroniste, qui l'ont renvoyée dans la jachère des "infréquentables" où elle avait déjà renvoyé le Rassemblement National lors du deuxième tour des législatives de 2024, quand pesait la menace d'une majorité parlementaire RN. Aux Municipales, la menace est bien moindre : des maires FN ou associés peuvent certes être élus, mais, sauf à Nice, sans majorité les soutenant au Conseil municipal -à moins que la droite démocratique se range derrière eux. Ce qui rend plus aisé, pour cette droite, pour le centre et la droite du PS, l'adoption de la posture "niniste" : ni RN, ni RFI. Comme s'il y avait équivalence entre les deux. Comme si, à la prochaine présidentielle, le premier danger était l'élection de Mélenchon et pas celle de Bardella ou de Le Pen. Pendant quoi, c'est le RN qui appelle à un "front républicain" contre LFI, dont, considère le président macroniste de la commission des lois de l'Assemblée nationale, Floren Boudié, la "radicalité devient sans doute la dernière pierre à l'édifice de la banalisation de l'extrême-droite en France. Mais cet édifice ne se construirait pas sans qu'y participe la droite traditionnelle, qui a passé plus de 150 accords locaux avec le RN. Dans "Libération", samedi, l'ancien haut fonctionnaire et homme d'affaires Mathieu Pigasse dénonce "la capitulation des élites face à l'union de la droite et de l'extrême-droite".
Le grand vainqueur de ce premier tour n'est pas, comme on pouvait le craindre, le Rassemblement National, mais ce n'est peut-être que partie remise. Or quand l'extrême-droite gagne, où et quand que ce soit, il faut d'abord s'interroger sur les défaillances de ses adversaires. De droite (car il y a des antifascistes de droite, des libéraux qui le sont restés) comme de gauche. Dans son "Esthétique de la Résistance", Peter Weiss fait remarquablement, sur 900 pages dans la traduction française (Klincksieck 2017), chronique des errements de la gauche allemande, et du Comintern, face au nazisme. On espère n'avoir pas à lire pareille chronique des errements de la gauche française face à l'extrême-droite française.



J'aime bien votre stigmatisation des origines du RN (Jean-Marie Lepen), mais silence total sur celles de la gauche trotskiste, staliniste. Vous êtes très peu bavard sur les horreurs du communisme, des goulags et j'en passe. Vous êtes hélas aussi dana les deux poids, deux mesures que vous reprochez tant à vos adversaires.
RépondreSupprimerCeci dit, j'aime beaucoup la lecture de vos articles remarquablement écrits.