Cessez-le-feu entre les USA et l'Iran après six semaines de guerre : Tout ça pour ça ?

Mardi 7 avril : l'ultimatum quotidien de Trump donnait jusqu'à 20 heures (heure de Washington, deux heures du matin en Suisse) à l'Iran pour rouvrir le détroit d'Ormuz, sinon "une civilisation entière va mourir ce soir" -la civilisation perse, millénaire. Le vice-président de Trump, Vance, déclare : "nous avons des outils dans notre arsenal que jusqu'ici nous n'avons pas décidé d'utiliser"... lesquels ? l'arme nucléaire ? L'Iran se dit prêt "à tous les scénarios" et sitôt le Nième ultimatum trumpien proféré, des chaînes humaines se forment autour des centrales électriques iraniennes, le Koweït exhorte sa population à rester chez elle à partir de minuit, le principal port de Bahreïn annonce suspendre ses activités. Mais une heure avant l'expiration de son ultimatum, Trump annonce un cessez-le-feu, en saisissant au vol une proposition iranienne transmise par le Pakistan et soutenue par la Chine. Mercredi, Trump proclame sa victoire et la défaite de l'Iran, l'Iran proclame sa victoire et la défaite de Trump, Israël et Trump affirment que ce cessez-le-feu ne concerne pas les opérations au Liban, l'Iran et les négociateurs pakistanais affirment le contraire... Mais qu'importent les morts, les destructions, les crimes de guerre, le sort des peuples d'Iran et les doutes sur la santé mentale de Trump ? L'important, n'est-ce pas que les cours de la bourse remontent et que ceux du pétrole baissent ? Et que les grosses affaires de la famille Trump avec les monarchies du Golfe et les marchands d'armes, puissent reprendre ? Tout ça pour ça ? Oui, tout ça pour ça...


Celui qui n'a pas perdu a gagné, celui qui n'a pas gagné a perdu

Au fur et à mesure d'une guerre déclenchée en pleines négociations de paix à Genève, Trump lui avait donné une série impressionnante de buts, dont à chaque fois qu’il apparaissait clairement qu'ils n'étaient pas atteints, il affirmait les avoir atteint. Il affirmait vouloir provoquer un changement de régime en Iran ? il a seulement fait passer le pouvoir au sein du régime des mollahs aux Pasdarans. Il affirmait vouloir rouvrir le détroit d'Ormuz (ce qui dans son langage s'exprime ainsi : "Ouvrez le putain de détroit, espèces de tarés, ou vous vivrez en enfer"...) ? c'est lui qui l'a fermé, puisqu'il était ouvert avant la guerre déclenchée par les USA et Israël et que c'est cette guerre qui a entraîné sa fermeture. Il prétendait vouloir mettre la main sur les stocks iranien d'uranium enrichi ? Ils sont toujours en mains iraniennes. Il affirmait pouvoir détruire en quelques heures ou quelques jours les capacités militaires de l'Iran ? Les missiles iraniens ont continué de tomber sur le Golfe et sur Israël après la proclamation du cessez-le-feu. Et les frappes israéliennes sur le Liban ont fait 300 morts et plus de 1000 blessés le seul jour de mercredi. 

On en revient donc à l'accord qui était en passe d'être négocié à Genève quand les USA et Israël ont déclenché contre l'Iran une guerre à laquelle seul Israël donnait des buts rationnels -qui ne seront d'ailleurs pas non plus atteints. L'Iran contrôle désormais le détroit d'Ormuz, qui était libre de circulation et ne reviendra que si l'Iran le veut bien. Et si l'Iran et les USA vont négocier directement, c'est avec des plans de paix radicalement contradictoires. Trump affirme que la proposition d'accord faite par l'Iran, qui contient une dizaine de propositions, est une base de négociation acceptable ? Cela signifie qu'après un mois et demi de guerre, Trump accepte de négocier sur la base de propositions qui sont l'absolu contraire des buts qu'il donnait à cette guerre, et qui sont plus radicales que celles que l'Iran avait présenté dans les négociations genevoises que la guerre a interrompues. Quant au peuple iranien, qu'Israël et Trump appelaient à descendre dans la rue pour renverser le régime, il a passé des semaines sous les bombes mais aussi la menace constante d'une répression de plus en plus féroce, au fur et à mesure que le pouvoir réel en Iran passait des mollahs aux Pasdarans.

Trump étant fait de l'étoffe dont on fait les matamores, il n'en restera pas à cette défaite -car c’en est une. Il la niera, proclamera sa victoire, et préparera une nouvelle expédition, contre plus faible que les USA (il ne va pas s'en prendre à la Chine), plus faible aussi que l'Iran : Cuba, parf exemple. 

La situation, aujourd'hui, est pire aujourd'hui qu'avant le déclenchement de la guerre. Un cessez-le-feu dans une guerre n'est pas la fin de la guerre, mais un moment de la guerre. D'une guerre que Trump qualifiait d'"excursion" quand il la déclenchait, mais qui a déjà coûté fort cher aux USA et à Israël, et promettait de leur coûter de plus en plus cher si elle continuait. Et de coûter aussi très cher à Trump, personnellement, et à sa famille. Et, politiquement, à sa majorité et ses soutiens. 

Au sortir de la guerre du Vietnam, Henry Kissinger avait rappelé que dans une guerre menée contre une guérilla, "si la guérilla n'a pas perdu, elle a gagné". A contrario, si ceux qui combattent la guérilla n'ont pas gagné, ils ont perdu. Ce qui valait déjà pour les guerres de guérilla vaut pour les guerres "asymétriques" qui mettent aux prises des puissances militaires inégales : si le plus puissant n'a pas gagné, il a perdu. Même s'il a la maîtrise du ciel. Même s'il a éliminé les dirigeants de son ennemi. Et si le moins puissant n'a pas perdu, il a gagné. Même s'il est à moitié détruit.  Quoi qu'ils en disent, Trump et les USA n'ont pas gagné -ils ont donc perdu. 

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