Du 1er mai au 14 juin

 

«Non au repli sur soi - Défendre les salaires et les emplois»

Le slogan des manifestations du Premier Mai de cette année, tel que retenu par l'Union Syndicale suisse, sera «Non au repli sur soi - Défendre les salaires et les emplois». Et à Genève, plus clairement dit,  « Défendre les salaires, pas les frontières ! NON aux initiatives de l’extrême-droite ! NON au travail du dimanche » (puisque le 14 juin, on vote aussi, à Genève, contre une projet de la droite parlementaire élargissant les possibilités de travail le dimanche). C'est faire le lien entre les revendications permanentes des organisations de travailleuses et de travailleurs, et deux enjeux démocratiques précis : une initiative fédérale xénophobe, un projet de loi cantonal consumériste. Un lien essentiel, bien plus profond que les mots d'un slogan. 
A Genève, c'est là que ça se passe :
11h :  Uni Mail, hommage à l’action des Brigadistes suisses
13h30  : Place Lise Girardin, départ du cortège 
16h30 : Rassemblement aux Bastions, Village des Luttes, Festival Avanti 
Ailleurs, c'est par là que vous saurez où ça se passe :
https://1er-mai.ch/

« Il faut travailler tant qu’il y en a, jusqu’à ce que ce soit le travail qui me travaille » (Samuel Beckett, « L’Innommable »)


La Conseillère nationale Verte vaudoise Léonore Porchet propose au Parlement fédéral que le 1er mai soit un jour férié officiel en Suisse, au même titre que le 1er août (tous les autres jours fériés sont déterminés par les cantons, certains, comme le Jura ou Neuchâtel, ayant d'ailleurs instauré la férie générale du 1er mai). Après tout, pourquoi pas ? Mais il faudrait commencer par s'entendre sur ce qu'on veut célébrer officiellement ce jour là : le 1er août célèbre ce qu'on a, fictivement, considéré comme l'acte originel de fondation de la Confédération (alors qu'il ne s’agissait que d'un traité d'assistance mutuelle entre les communautés villageoises et montagnardes d'Uri, de Schwytz et d'Unterwald et qu'il n'y a pas de Confédération Suisse avant 1803, s'il y eut une "Ligue des cantons suisses" et une République Helvétique avant). Alors, de quoi un Premier Mai officiel serait la fête ? du travail ou des travailleuses et des travailleurs ? Cette journée, historiquement, est la leur, pas celle de l'Etat. Elle commémore depuis 1889, lorsque l'Internationale socialiste (la Deuxième Internationale) a décidé d'en faire une journée internationale de manifestation, la lutte pour la journée de travail de huit heures (La journée de travail de huit heures, on n'y est pas encore en Suisse, où on travaille en moyenne 940 heures par an contre 666 en France, 724 en Allemagne, 767 en Italie), et la sanglante répression du 1er mai 1886 à Chicago.

Aujourd'hui, c'est aussi sur le sens, la nature, la forme du travail humain qu'il importe de poursuivre une réflexion et une action entreprises il y a bientôt 150 ans. Une action qui, évidemment, porte toujours sur la réduction de la durée journalière, hebdomadaire et annuelle du travail, et du temps de nos vie qu'on lui consacre. Car ce par quoi dans le travail, aujourd’hui et dans le capitalisme socialisé, le travailleur est exproprié de lui-même n’est pas le produit du travail, mais le temps passé au travail. C’est par le salaire que le travailleur est exploité, par le salaire que la force et le temps qu’il vend lui sont achetés, par le salaire que cette vente aboutit à la vente du travailleur lui-même par lui-même, en tant que travailleur. Or le salaire ne paie pas le travail, mais le temps passé au travail ou à la disposition de l'employeur, ou octroyé à la reconstitution de la force de travail.

Par le mot de « travail », il a toujours été formulé deux réalités différentes : d’une part, celle de l’activité, constitutive de l’humanité (en tant qu’on tente de la différencier de l’animalité, ce qui n’a guère de sens que méthodologique), l’activité de transformation de la réalité donnée : le travail est ce qui transforme le monde, en transformant un peu du monde -du silex que l’on taille à la tour que l’on construit. Et d’autre part, l’esclavage ou le salariat –le tripalium, l’activité contrainte, la mise des uns au travail par les autres, pour leur profit ou leur subsistance. Ainsi y-a-t-il le travail qui peut libérer et le travail dont on doit se libérer, cette « étrange folie » diagnostiquée par Paul Lafargue. Nous avons à la fois à réduire le temps du travail contraint à celui du travail nécessaire (les fameuses « deux heures de travail par jour » du collectif Adret, dans les années septante du siècle défunt), à accroître celui du temps dit « libre »… et à le libérer réellement, comme un temps à définir par celle et celui qui le vit, et qui en le définissant cesse de lui être étranger –c’est-à-dire aliéné.

Le travail contraint (au sens désormais essentiellement de travail salarié) fut longtemps le seul moyen de survie pour ceux qui, contraints de vendre leur temps et leur force, et de les vouer à d'autres, devaient vendre leur temps pour ne point périr. Nous n’en sommes plus là dans nos pays, si on y est encore à la périphérie, mais le travail « chez nous » reste le moyen de l’intégration sociale, la marque de l’adhésion à la norme sociale. Le compromis social élaboré à la sortie de la Guerre Mondiale est un échange : celui du travail (salarié) contre la protection sociale. Hier, ici, qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Aujourd’hui, ici, qui ne travaille pas peut désormais manger, l’aide sociale ou les restos du cœur y pourvoyant, l’apparent gaspillage de la charité étant pour l’ordre social infiniment préférable au réel désordre de la famine. Dès lors que l’aide sociale peut suppléer au caractère « sécuritaire » du travail, la fonction socialement identitaire, normative, du travail devient déterminante : c’est par lui qu’on évite le rejet dans la marge : . « Il faut travailler tant qu’il y en a, jusqu’à ce que ce soit le travail qui me travaille » (Samuel Beckett, « L’Innommable »). Peu importe à quoi aboutit cette activité, et encore moins la qualité du travail qu’on y consacre : ce qui importe, c’est le profit que le propriétaire des moyens de production peut tirer de la production. Et l’évolution technologique n’arrange rien : que reste-t-il de l’ « éthique du travail bien fait » dans la production à la chaîne, dans la production numérique et robotique ? La condition de l’existence est en même temps la cause du vide de l’existence, les raisons de vivre sont ôtées par l’octroi des moyens de vivre.

Pour que le travail, sous le capitalisme, nourrisse d’abord le capitalisme, il faut bien que le travailleur soit dépossédé de la maîtrise de son travail. Le capitalisme est expropriateur : il exproprie les travailleurs de leur savoir-faire, de leurs compétences, de leurs expériences, du temps de leur vie. Il ne peut pas ne pas les en exproprier, parcelliser leurs tâches, fragmenter leurs connaissances. Avant de produire la marchandise, il faut produire l’amnésie du producteur. Pour, finalement, parfaire la déshumanisation du producteur en le remplaçant par un robot ou un logarithme: « Toute main d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave (…) humain ou mécanique, doit accepter les conditions de l’esclave », résume le cybernéticien Norbert Wiener… Nous n’en sommes pas encore là ? Soit. Mais nous y venons.

Que le grand nombre travaille pour nourrir le petit nombre est révoltant ; que nul ne travaille plus que pour lui-même, son plaisir et ses convictions, telle devrait être notre exigence. Et cette exigence est d’autant plus légitime que la robotisation réduit la masse de travail humain nécessaire, même à la production de la machinerie productive… Quand des robots fabriquent les robots qui travaillent à la place des travailleurs, le temps vient pour le travailleur de travailler pour sa propre liberté, et non plus pour sa survie : tant que le travail sera aliéné et aliénant, le travailleur n’aura de ressource pour s’en libérer que celle de travailler contre le travail et la volonté d’accorder à toutes et tous le droit que quelques-uns seulement s’étaient arrogés, sur le dos courbé d’une masse laborieuse les nourrissant.

Bon Premier mai de luttes, individuelles et collectives, à toutes et tous. Et à demain, dans la rue. Avant de nous y retrouver le 14 juin, contre les maîtres du monde et leur ordre.


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