Initiative de l'UDC contre une "Suisse à 10 millions" d'habitants : Une obsession dans la Constitution ?
Dix millions de quoi ?
Dans deux mois et demi, le 14 juin, on votera en Suisse sur une de ces initiatives dont l'UDC a le secret, où la xénophobie ne le dispute qu'à la bouffonnerie : l'initiative "pas de Suisse à 10 millions". 10 millions de quoi ? pas dix millions de comptes en banques, de bagnoles ou de téléphones portables -de tout ça on n'a jamais assez, mais d'habitants. Pourquoi dix millions ? Parce que neuf millions, on y est déjà et que onze millions, c'est trop loin pour mobiliser les foules. Alors, va pour dix: ça n'a aucune pertinence démographique, ni sociale, ni économique, mais peu importe, c'est un chiffre rond et ça sonne bien. Et de toute façon, ce ne sont pas des habitants en général dont l'UDC veut plafonner le nombre, mais seulement de celles et ceux qui viennent d'ailleurs : les immigrants (étrangers, puisqu'il y a, figurez-vous, des immigrants suisses, des gens nés à l'étranger mais détenteurs de la nationalité suisse et venant s'installer en Suisse : ils y immigrent). L'UDC veut mettre une "ligne rouge" (et blanche) à dix millions d'habitants ? Dans dix ans, il lui faudra la mettre à onze millions. Ou accepter l'emploi d'un million de frontaliers. Ou fermer les yeux sur l'augmentation du nombre de sans-papiers. Parce qu'à chaque fois qu'on restreint l'immigration légale, on gonfle l'immigration illégale. Un sondage Tamedia du début mars donne 45 % de soutien et 47 % d'opposition à l'initiative. On pourrait se dire qu'après tout, que l'initiative passe ou échoue importe peu, puisqu'elle est inapplicable, mais il faudra bien qu'une bonne fois, le peuple souverain admette qu'une constitution n'est pas un recueil d'obsessions et qu'on devrait cesser d'y mettre n'importe quoi.
Plus de frontière, ce n'est pas moins de migrants, c'est seulement plus de clandestins...
Le Conseil fédéral ne proposait pas de contre-projet à l'initiative, xénophobe et malthusienne, de l'UDC "pas de Suisse à 10 millions" d'habitants, et appelait à la combattre parce qu'elle menace la prospérité et la sécurité du pays et "n'est pas dans l'intérêt de la population". Le parlement fédéral a pris la même position. Cette initiative fait suite à deux autres initiatives (Ecopop et "de correction") allant dans le même sens et refusées dans les urnes. Selon le texte de la nouvelle initiative, la population de la Suisse, qui a dépassé les neuf millions d'habitants le 30 juin de l'année dernière, ne devrait pas dépasser les dix millions dans vingt-cinq ans. Alors que tout indique qu'avec une augmentation de 147'000 personnes par an (chiffre de 2023), elle les aura dépassés dans cinq ans. L'initiative ajoute que quand la Suisse dépassera neuf millions et demi d'habitants (elle y est presque déjà), des mesures devront être prises, et les traités internationaux comme l'accord avec l'Union Européenne sur la libre circulation et la participation de la Suisse aux accords de Schengen et de Dublin, devraient être résiliés. En conséquence de quoi, prévient le Conseiller fédéral socialiste Beat Jans, la Suisse, qui est prête à signer le pacte de l'UE sur la migration, serait isolée sur le plan international, manquerait de main d'oeuvre et ne pourrait plus assurer le fonctionnement de son service de santé, qui dépend d'un personnel immigrant ou frontalier. Et serait confrontée à une "hausse de la migration irrégulière", ce qui est d'ailleurs la conséquence systématique d'un renforcement des entraves à la migration régulière : plus de frontière, ce n'est pas moins de migration, mais plus de clandestins... et pas plus de protection des résidents, mais moins de droits sociaux, plus de dumping salarial, plus d'exploitation des plus faibles.
Vouloir freiner la hausse de la population (et pour l'UDC, il ne s'agit que de freiner la part de cette hausse due à l'immigration étrangère), tient un peu de la nostalgie d'une Suisse agreste, campagnarde, si possible montagnarde. Pas de la nostalgie d'une campagne ou d'une montagne réelles mais rêvées. Une nostalgie fort répandue : 40 % des Suisses vivant dans les grandes villes préféreraient "vivre à la campagne", quand 11 % de celles et ceux qui y vivent réellement préféreraient vivre dans une grande ville. Et dans un pays, le nôtre, où les trois quarts de la population vivent en zone urbaine (villes-centre, agglomérations), plus du tiers des personnes sondées se considèrent comme "campagnardes" -mais qu'entendent-elles par ce qualificatif, si elles vivent dans une zone rurbaine, suburbaine ou rurbaine, ou que, même si elles vivent "à la campagne" c'est en travaillant en ville ? Dans le prononcement politique sur une proposition comme celle de "pas de Suisse à dix millions d'habitats", cette réalité compte peu : se revendiquer comme "campagnard", cela signifie se comporter politiquement comme si on l'était réellement, et donc se situer sur un axe ville-campagne qui, dans les votes, correspond aussi à un axe gauche-droite, les plus grandes villes se situant sur la gauche et les campagnes (sauf exceptions) sur la droite. Avec, au bout du compte, ce paradoxe : les campagnes, les vraies, souffrent de dépeuplement et de sous-développement des services, mais voteront contre une croissance démographique qui, chez elles, n'aurait que des effets positifs. Mais de cela, l'initiative s'en fout : elle n'évoque que la croissance démographique nationale, pas les besoins démographiques régionaux.
L'accroissement démographique est en Suisse essentiellement le fait de l'immigration, et cette immigration est essentiellement européenne. Or la population européenne diminue, et sa part professionnellement active aussi -ce qui signifie deux choses : que les pays européens vont tout faire pour garder leur population active chez eux et que va s'installer entre eux (dont la Suisse) une concurrence pour attirer de l'immigration européenne active, disponible et déjà formée, et connaissant leur langue nationale (ou l'une d'entre elles pour les pays multilingues). A défaut, c'est vers l'immigration extra-européenne qu'on va se tourner, en se bouchant le nez, mais toujours vers l'immigration, puisque sans elle, le taux de natalité en Suisse s'effondrerait, comme la capacité de faire occuper par la population résidente active les emplois nécessaires à la société, dont ceux liés au vieillissement de la population. D'entre les dommages collatéraux de ces évolutions la baisse des recettes fiscales et la hausse du besoin de personnel pour les soins des personnes âgées.
Ce qui est déterminant pour les conditions de vie de la population, ce n'est pas le nombre d'habitants mais leurs conditions d'habitat, la proportion des différents groupes d'âge, le rythme des changements démographiques et la qualité des infrastructures. Une Suisse à dix, onze ou douze millions d'habitants avec des infrastructures suffisantes et des services public fonctionnels, cela vaut mieux qu'une suisse de six, sept ou huit millions d'habitants dont un quart ou un tiers de personnes trop âgées ou trop mal en point pour être actives, une population active résidente insuffisante pour assurer le maintien des services essentiels, des infrastructures non entretenues et des services publics en souffrance.
Mais évidemment, il est plus facile, et même moins coûteux, d'adapter les infrastructures à la population que réduire la population à l'état des infrastructures. Et plus facile de proposer de ressusciter l'indigne statut de saisonnier que de consentir aux dépenses nécessaires pour que l'on vive bien, et mieux, là où on vit.



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