La majorité du gouvernement genevois refuse l'initiative pour le pourcent culturel

 La culture en marge

Après avoir constaté l'aboutissement de l'initiative socialiste pour que 1% du budget de fonctionnement du canton soit consacré à la culture (ce qui lui ferait y consacrer un peu plus de 110 millions par an, soit tout de même beaucoup moins que ce que la seule Ville de Genève y consacre), le Conseil d'Etat de Genève, ou plutôt sa majorité, en a recommandé le rejet, au prétexte qu'elle limiterait la marge de manœuvre du gouvernement et du parlement dans la conduite de la politique financière globale. Parce qu'ils en font quoi, de cette marge de manœuvre au nom de laquelle ils persistent à vouloir laisser la culture en marge du budget, le gouvernement et le parlement, à part pour le premier présenter des budgets déficitaires, que le second refuse, qui sont de toutes façon démentis par les comptes et dans lesquels la culture, précisément, n'a d'espace que celui  d'une marge ?


"Jamais, quand c'est la vie elle-même qui s'en va, on n'a autant parlé de civilisation et de culture"... 

La majorité du Conseil d'Etat genevois s'oppose donc à l’initiative socialiste pour que 1 % du budget cantonal soit consacré à la politique culturelle. Dans la minorité, le Conseiller d'Etat socialiste Thierry Apothéloz, en charge précisément de la politique culturelle cantonale, a fait savoir qu'il s'était opposé à ce rejet (on espère qu'il n'est pas le seul : après tout, il y a trois membre du gouvernement sur sept qui sont issus de la gauche) : "dans un contexte marqué par des fractures croissantes, il est plus que jamais crucial de renforcer la place de la culture comme vecteur de cohésion sociale". Il ajoute à ce plaidoyer cet appel à "considérer la culture comme un investissement stratégique à long terme, stimulant l'économie locale, favorisant l'innovation et renforçant l'attractivité du canton". Ce qui, soit dit en passant,  ne ferait pas de mal à son budget. Ni aux acteurs d'un secteur qui, en comptant au plus large, pèse 5,7 % des emplois et 4,4 % du produit intérieur brut du canton. 

L'engagement financier cantonal que demande l'initiative socialiste concrétiserait le prédicat constitutionnel adopté par le peuple en 2019 (à 83 % des suffrages), posant une politique culturelle "équilibrée" dans les efforts qu'y consacrent, respectivement, le canton et les communes (en particulier celle de Genève)  Car un article de la Constitution c'est bien, une loi c'est bien aussi, mais il faut leur consacrer des moyens pour qu'elles ne soient pas qu'un discours. Ces moyens, l'initiative les propose. Et si elle était adoptée, ils seront accordés à un secteur dont les acteurs vivent souvent dans la précarité (le salaire mensuel moyen des artistes à Genève est de 3333 francs...), mais où les hautes écoles forment chaque année des centaines de musiciens sans qu'ils soient assurés de pouvoir vivre de leur métier, comme tous les artistes et créateurs à qui on croit entendre la majorité du gouvernement genevois demander de travailler pour l'amour de l'art, et solliciter une aide sociale pour se loger, se nourrir, s'habiller et se soigner.

La commune de Genève accorde aujourd'hui les deux tiers des moyens publics de la politique culturelle genevoise. Et ces moyens, c'est son Conseil municipal qui les lui accorde. Il a donc quelque chose à dire sur la promotion de la culture et de la création artistique, parce que sans lui, cette promotion est illusoire. Il a donc aussi quelque chose à dire sur les lignes directrices de la politique culturelle du canton de Genève, parce que sans lui, ces lignes ne sont directrices que vers nulle part. Le Conseil municipal de la Ville de Genève avait quelque chose à dire, alors il l'a dit, en adoptant une  résolution dans laquelle il affirme que " la volonté populaire exprimée lors du vote sur l’initiative IN 167 ne peut être respectée que si sa mise en œuvre accroît la responsabilité du Canton dans le financement et dans la gouvernance des grandes institutions culturelles des communes". On en est loin. L'initiative socialiste pour le pourcent culturel du budget cantonal va pleinement dans ce sens, mais elle va être traitée par un Grand Conseil à majorité de droite, dont on n'attend pas qu'il l'accepte. Le peuple décidera donc, dans la foulée de sa décision de principe de 2019, de demander (ou d'y renoncer) au canton de cesser de se reposer sur la Ville (et les autres communes) pour la mener à sa place... 

Il n'y aura en tout cas pas d’effort budgétaire cantonal supplémentaire pour la culture en 2026, puisque le canton n'a toujours pas, et n'aura peut-être pas de toute l'année, et peut-être même l'année suivante, de budget de fonctionnement. Et donc pas de pourcentage de ce budget à affecter à la culture. Et rien à affecter au financement des engagements pris par le canton pour appliquer la nouvelle loi sur la culture. Et par exemple, rien à affecter à la Fondation du Grand Théâtre, en échange de l'entrée du canton au sein de son Conseil, pour lui permettre de payer le personnel actuellement municipal (et payé par la Ville) qui va lui être attribué parce que le canton l'a posé comme une condition de son entrée dans le financement de l'institution. Or la Fondation du GTG n'a pas le premier centime de la masse financière nécessaire à la couverture de cette masse salariale nouvelle. Si le canton n'assure pas cette couverture, à qui, à votre avis, la Fondation du Grand Théâtre va demander une augmentation de subvention pour pouvoir payer son nouveau personnel? A la Ville de Genève, pardi...

La politique culturelle, ce n'est pas un discours sur la culture mais des actes pour la culture. Des actes qui coûtent. Que l'initiative socialiste propose de financer par un pourcentage du budget cantonal, ce que le Conseil d'Etat refuse, et que le Grand Conseil va certainement aussi refuser. Le prononcement du peuple va donc être déterminant pour faire, ou ne pas faire, de la loi sur la culture, et de l'article constitutionnel qu'elle entend concrétiser, autre chose qu'une posture impuissante, mais autosatisfaite, comme rien n'était plus important que de confirmer le constat, vieux déjà de près d'un siècle, d'Antonin Artaud,  : "Jamais, quand c'est la vie elle-même qui s'en va, on n'a autant parlé de civilisation et de culture"... 

Parlé, oui. Seulement parlé. 



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