Offensive générale contre les media publics :
Qui en profite ?
Le 8 mars dernier, les Suisses et les Suisses refusaient l'initiative de la droite de la droite (UDC et Jeunes PLR) proposant une réduction drastique de la redevance radiotélé, mais du même coup acceptaient tacitement une réduction moins drastique de ces moyens, décidée, elle, par le gouvernement. Les media publics souffrent un peu partout (sauf dans les régimes autoritaires) d'un financement insuffisant, et donc d'un manque de ressources encore aggravé par le reflux des recettes publicitaires au profit des réseaux "sociaux" (ou asociaux). Avant le vote populaire suisse, Reporters sans frontières rappelait que l'offensive de la droite suisse contre le medium public n'était qu'un épisode d'une offensive générale et mondiale contre le journalisme. Et donc, d'une "menace généralisée" sur le service public de l'information, seul à pouvoir faire face aux manipulations orweliennes en relayant la pluralité des opinions (ne serait-ce que parce qu'il y est obligé, mais aussi parce que c'est de là qu'il peut tirer sa légitimité). Qui est derrière cette offensive générale contre les media publics ? Poser la question, c'est y répondre : réduire les ressources des media publics est une priorité pour ceux qui espèrent pouvoir profiter de leur affaiblissement -pour faire du fric, ou faire passer une obsession.
"Un forum sans débat où les idées cohabitent sans se confronter"
Le refus net par le peuple (et les cantons) de l'initiative visant à assécher financièrement la SSR (le medium audiovisuel public suisse), ne clôt évidemment pas le débat sur l'avenir du service public de l'information. Un débat qui naît avec ce service public, se poursuit avec son renforcement, et continue avec son affaiblissement, à la faveur de l'offensive de la droite de la droite. En France, cette offensive est qualifiée par ceux qui la mènent, comme les media privés du groupe Bolloré (du nom de son propriétaire chouan), mais aussi le Rassemblement National et une partie de la droite traditionnelle, de "bataille culturelle". Et c'est une qualification fort juste. Et un débat non seulement légitime, mais nécessaire.
Le modernisme technologique nous assure que nous sommes partie prenante du plus gigantesque réseau de communication jamais réalisé : l’Internet. Nous le sommes, en effet, mais comme la mouche est partie prenante de la toile de l’araignée qui va s’en nourrir. Les informations (mais lesquelles ?) circulent pour que les gens restent immobiles, rivés à leur ordinateur, enfermés chez eux, autistes coupés du monde réel mais branchés en permanence sur des simulacres, et réceptifs aux sommations d’être conformes à ce que l’on attend qu’ils soient. Quelques révoltés de service, quelques colériques spectaculaires, font bien un petit tour de piste sur les media -mais leurs tours sont de plus en plus rapides, sur des pistes de plus en plus courtes, pour un spectacle bientôt aussi bref que leurs idées, et pour un public n’attendant leur numéro que pour pouvoir ensuite passer à un autre . Nous les retrouverons abonnés aux plateaux télévisés, y tenant leur rôle d’opposants conformes et d’iconoclastes prudents, ratiocinant une adhésion fervente à quelque vieille lune idéologique, cultivant le coin de jardin que la culture dominante leur alloue en remerciement du service rendu par leur révolte passée -quand encore révolte il y eut réellement.
"Nous vivons une ère de course effrénée aux innovations qui a pour conséquence de brûler les étapes de réflexion", écrit la socialiste Christel Saura dans le journal du parti genevois, "Causes communes". Les media, quels qu'ils soient, n'échappent pas à cette course -ils la mènent, chacun contre tous les autres, pour être les premier à balancer une information sur les réseaux, sans forcément prendre le temps de la vérifier...Et Paul Vacca ajoute : "la multiplication des canaux de communication à laquelle nous avons assisté depuis plusieurs décennies, loin d'enrichir le "débat" ou d'ouvrir sur la diversité, tend à uniformiser. Obéissant à l'injonction du buzz, Internet se transforme en un théâtre de monologues, où se superposent "pensées uniques" ou "pensées à sens unique". Le réseau est comme un forum sans débat où les idées cohabitent sans se confronter".
On peut toujours geindre sur la perte de la diversité médiatique, mais est-on bien sûr que le public y tient vraiment, à cette diversité ? Il pourrait bien se satisfaire de lire, entendre, voir, ce avec quoi il présume être a priori d'accord. Cette sécurité, les media publics ne peuvent la lui assurer -du moins s'ils assument réellement leur rôle -Or certains media publics se comportent comme s'ils étaient des media privés, et se donnent des priorités d'audience, quitte à singer les chaînes privées jusque dans leurs dérives et à renoncer, pour adapter l'offre à ce qu'on suppose être la demande, à des émissions au contenu ambitieux mais au public restreint.
Il paraît que 49 % des Suisses seraient plus heureux en évitant les réseaux sociaux (c'est du moins ce qu'un sondage suggère sur la foi des réponses des sondés). Eh bien, qu'ils les évitent, après tout, cela ne dépend que d'eux. Comme il ne dépend que d'eux de continuer, ou de recommencer, à lire la presse écrite.



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