Retour sur le licenciement d'Olivier Nora par Vincent Bolloré : quel enjeu ?
La liberté d'écrire, d'éditer, de lire
Le 14 avril, le propriétaire du groupe d'édition Hachette (le premier groupe éditorial français) et de nombreux autres media écrits et audiovisuels (Canal+, CNews, le Journal du Dimanche, Europe 1, Fayard, Lattès, Fayard, Calmann-Lévy, Stock, le Livre de Poche, et on en passe), le milliardaire d'extrême-droite catho Vincent Bolloré, limogeait l'un des plus respectés éditeurs français, Olivier Nora, à la tête des éditions Grasset depuis vingt-six ans, pour le remplacer par un factotum, Jean-Christophe Thierry, dont la compétence littéraire se mesure à sa considération de Nicolas Sarkozy comme un "écrivain exceptionnel". En réponse à ce putsch, plus de 200 autrices et auteurs édités par Nora (et donc Grasset), d'opinions et de renommées fort contradictoires, ont annoncé qu'ils claquaient la porte de Grasset. La polémique a enflé, les media français lui ont donné un écho considérable, mais au fond, quel en est l'enjeu ? Nora, Bolloré... ou le livre, la liberté de l'écrire, la liberté de l'éditer, la liberté de le lire ?
"Une forme de bascule des valeurs fondamentales qu'incarne le livre"
Ce qui importe sans doute le moins dans le putsch bolloréen sur les éditions Grasset est sans doute ses causes immédiates : le refus de Nora d'éditer aussi vite que Bolloré le souhaitait le livre écrit par Boualem Sansal sur son année de prison en Algérie, après sa condamnation à cinq ans de prison pour avoir dans un entretien déclaré qu'Oran et Tlemcen devraient être marocaines et non algériennes. Boualem Sansal était édité par Gallimard, et Gallimard avait multiplié les démarches et les campagnes pour sa libération. Et sitôt cette libération acquise après une grâce présidentielle, Sansal avait gagné Paris et Gallimard avait mis un appartement à sa disposition et celle de son épouse. Et était élu à l'Académie française. Mais alors qu'il passait pour un écrivain plutôt libertaire, il avait commencé à tenir un langage qui ne pouvait que plaire à Bolloré, comme l'évocation d'une "islamisation de la France". Et à peine sorti de prison et s'être installé en France, il avait été invité par Nicolas Sarkozy, et avait rencontré Jordan Bardella. Il ne lui manquait rien pour que Bolloré lui fasse des propositions financières assez séduisantes pour l'inciter à quitter Gallimard pour Fayard (une maison bolloréenne). Autre cause du renvoi d'Olivier Nora, son refus de publier des textes d'amis ou d'inspirateurs de Bolloré (Nicolas Diat, Robert Sarah).
Dans leur lettre ouverte du 15 avril, les écrivains et écrivaines annonçant leur départ de Grasset commencent par rendre hommage à Olivier Nora : "Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s'y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n'étaient pas d'accord sur grand-chose. Olivier Nora en a été le rempart et le ciment par son élégance morale, sa disponibilité et son engagement". Puis, elles et ils s'en prennent à celui qui l'a licencié : "Vincent Bolloré dit "je suis chez moi et je fais ce que je veux" (mais) nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient sa propriété (...) nous refusons d'être les otages d'une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias". Cette lettre ouverte est suivie, notamment, d'une tribune collective de 200 éditeurs et éditrices, la création d'un collectif d'une centaine de salariés des maisons d'éditions du groupe Hachette (et donc de Bolloré) et un appel de 300 écrivains à la création d'une "clause de conscience" comme il en existe pour les journalistes. Bolloré répond dans un journal qu'il contrôle (le "Journal du Dimanche") que ceux qui dénoncent ses pratiques ne forment qu'une "petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous" (et surtout, sans doute, au-dessus de lui).
Dans "Libération", Michaël Levinas aussi rend hommage à Olivier Nora en considérant que son limogeage manifeste "une forme de bascule des valeurs fondamentales qu'incarne le livre" et en rappelant qu'"écrire, publier, transmettre, fait partie intégrante du sens de l'humain" -du moins depuis l'invention de l'écriture. On n’est jamais libre lorsqu’on est ignorant. Il faut savoir lire pour pouvoir comprendre le monde -et il faut le comprendre pour le changer. Il faut savoir écrire et parler pour se faire comprendre des autre. Les pouvoirs seront toujours satisfaits de n’avoir affaire qu’à des analphabètes.
Et si le limogeage d'Olivier Nora par Vincent Bolloré disait plus que ce qui en apparaît dans cette polémique qu'il suscite ? S'il disait l'importance du livre dans une société où les images règnent (à nouveau) ? L'importance de lire dans un temps où on lit de moins en moins ? S'il disait ce que les épurateurs de bibliothèques (aux USA trumpiens, mais aussi dans la France du RN) disent de l'importance des bibliothèques ? Si l'offensive bolloréenne disait l'importance des écrivains ? L'offensive nazie contre l'"art dégénéré" ne disait-elle pas l'importance de celles et ceux dont les oeuvres devaient être rendues inaccessibles ?
Ce n’est pas sans raison que toujours les réactionnaires et les contre-révolutionnaires ont combattu la poésie de leur temps, et ce n’est pas sans évidence que Rimbaud est plus révolutionnaire que Lénine, et Durutti plus poète qu’Aragon.



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