Stratégie énergétique de la Suisse : Retour du nucléaire ?
Nos sénateurs ont, à défaut du sens de l'histoire, celui des éphémérides : c'est le jour anniversaire de la catastrophe de Fukushima qu'ils se sont prononcés pour une résurrection de la filière nucléaire en Suisse, dont le peuple avait décidé en 2017 de sortir. La veille, la présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyden, déclarait que la réduction de la part du nucléaire dans la production énergétique en Europe avait été une "erreur stratégique". Quinze ans après la catastrophe japonaise qui avait convaincu le Conseil fédéral, puis le peuple, d'y renoncer, le parlement suisse est donc prêt à remettre le nucléaire en selle et à construire de nouvelles centrales nucléaires -mais il y faudra au moins vingt ans, et des milliards qu'on ne pourra pas investir dans la production énergétique éolienne, solaire, hydraulique et géothermique. Et on ne parle même pas des économies d'énergie. Et encore moins d'indépendance énergétique : non seulement l'uranium est une source fossile, mais c'est une source fossile dont la Suisse ne dispose pas, et pour laquelle elle serait totalement dépendante de l'étranger et du bon vouloir d'Etats dont presque tous sont des dictatures (pour dire le moins).
Bon anniversaire, Fukushima et Tchernobyl...
La Suisse n'est pas trop mal située, et pas trop mal équipée, pour engager une transition énergétique digne de ce nom, qui ne ressuscite pas les centrales nucléaires : les barrages sont des infrastructures productrices d'énergie renouvelable et un peu de sobriété dans la consommation énergétique pourrait faire économiser 30 % de cette consommation. Dès lors, qu'est-ce qui pourrait bien justifier que l'on renonçât au renoncement à l'énergie nucléaire et que l'on se remît à construire de nouveaux réacteurs ? L'énergie nucléaire telle qu'elle est aujourd'hui, et pour longtemps encore, exploitable, est coûteuse à installer et à produire, manque de flexibilité, de fiabilité, de sécurité -et produit toujours des déchets dont on ne sait ni que faire, ni comment s'en débarrasser. Le mégawatt nucléaire coûte trois fois plus à produire que l'éolien et quatre fois plus que le solaire -or la Suisse ne manque ni de vent, ni de soleil. De plus, les centrales nucléaires ne fonctionnent pas continûment : le réchauffement climatique perturbe le refroidissement des réacteurs (en réchauffant les eaux de refroidissement), en 2019, les centrales françaises étaient à l'arrêt plus de trois mois par année, presque quatre mois en 2020, en 2022 la moitié d'entre elles étaient à l'arrêt, et la France, exportatrice traditionnelle d'électricité en est devenue importatrice (la Suisse d'ailleurs en souffre directement, puisqu'elle dépend en hiver, pour son approvisionnement, des importations d'électricité nucléaire française).
La "stratégie énergétique 2050" approuvée (à 58,1 % des suffrages) par le peuple en 2017 excluait la construction de nouvelles centrales nucléaires, mais en 2022, après l'invasion russe de l'Ukraine, une initiative populaire avait été lancée pour revenir sur cette exclusion, et autoriser toute forme de production d'électricité "respectueuse du climat", ce qui incluerait le nucléaire puisqu'il ne produirait pas de CO2 -ce qui est d'ailleurs contestable, et contesté. A cette initiative, le Conseil fédéral a proposé un contre-projet qui autorise la construction de centrale de réserve à gaz... et des centrales nucléaires. Pour les nucléocrates et nucléophiles, la réhabilitation de leur source d'énergie fétiche ne remet pas en cause la stratégie énergétique suisse à l'horizon 2050, qui l'exclut, puisque, promis, juré, aucune nouvelle centrale ne pourrait être opérationnelle avant cette date. Sauf qu'ils sont favorables à ce qu'on en construire quand même. Et prêts à accélérer les choses, à commencer par les autorisations de les construire, afin qu'elles puissent commencer à fonctionner dans quinze ans... pour le trentième anniversaire de la catastrophe de Fukushima. Ou dans vingt ans, pour le soixantième de celle de Tchernobyl ?


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