Conseil municipal de Genève : Débat d'avant Pentecôte sur la Comédie

 

Prématuré

Mardi et mercredi, le Conseil municipal de la Ville de Genève s'est longuement, contradictoirement, confusément, prononcé sur la crise de la direction de la Comédie, au travers d'un rapport de la Commission des Arts et de la Culture (CARTS) sur une motion déposée par le MCG, et que la majorité de la commission avait trouvé opportun de parasiter. Aucune majorité claire ne s'était décidée en commission, la motion amendée n'ayant été adoptée que par une minorité de la commission, la majorité s'abstenant et les opposants à la motion amendée se privant ainsi stupidement de la possibilité de présenter un rapport de minorité. Car, comme le communique le PSsi le rapport de la commission "est intéressant et permet de tirer différentes informations sur le fonctionnement de la Comédie et de la Fondation d’art dramatique (FAD), il n’a ni la méthode, ni l’indépendance d’un rapport d’audit comme celui sur lequel la FAD s’est appuyé pour prendre sa décision de cesser ses relations de travail avec la Directrice générale de la Comédie,  Séverine Chavrier. Cet audit n'a cependant pu être porté à la connaissance du Conseil municipal puisque l'avocat de Séverine Chavrier en a empêché la divulgation.  Il ne peut donc pas être utilisé pour exiger des mesures spécifiques de gestion des ressources humaines", ce que la motion triturée par la commission réclamait -et que le Conseil municipal a finalement refusé, ne serait-ce que parce qu'il n'a aucune compétence en la matière. Le Conseil municipal a donc amendé une motion amendée, une motion n'ayant de toute façon qui n'a rien d'exécutoire, sinon  de demander au Conseil administratif d'y répondre. Il y répondra, mais lui pourra le faire en s'appuyant sur l'audit dont les Conseillers et conseillère municipaux qui ont approuvé la motion ignoraient le contenu, et sur un rapport de la Cour de Comptes qui n'a pas encore été rendu. Le débat (admettons que c’en fut un) au Conseil municipal s'est tenu quatre jours avant la  Pentecôte. C'était prématuré. La Pentecôte, pour les chrétiens, c'est la commémoration de la descente du Saint-Esprit sur les disciples (les conseillers municipaux ?) sous la forme de langues de feu, en leur donnant le courage et la capacité de prêcher la Parole de Dieu, mais il faudra encore attendre pour que le Saint-Esprit culturel puisse descendre sur les Conseillers municipaux et leur donner le courage et la capacité de prêcher la parole de Dionysos sans oublier d'entendre celle du personnel du plus grand théâtre de Genève. 

Un état de choses "à détruire avec application et méchanceté", sur tous les plans et à tous les degrés ?

Le Conseil Municipal de Genève s'est donc penché, sans y tomber, sur la crise de la Direction de la Comédie, en ignorant tout de l'audit des Ressources Humaines de l'institution (il a été empêché par l'avocat de la directrice d'en prendre connaissance) et du rapport de la Cour des Comptes sur sa gouvernance et celle de la Fondation qui la chapeaute, la Fondation d'Art Dramatique (qui chapeaute aussi le Théâtre de Poche), ce rapport n'ayant pas encore été rendu. Mais après des débats qui se sont éternisés sur deux jours, on ne voit pas en quoi la décision du Conseil municipal de soutenir une motion très contestable, fût-elle amendée, de sa commission des arts & de la culture (la CARTS) ait fait progresser en quoi que ce soit et qui que ce soit vers la résolution d'une crise qui est à la fois celle des relations de travail à la Comédie et du rôle de la FAD. Et qui pose la question de l'utilité de cette fondation.

Sur le fond de la crise qui affecte la Comédie de Genève, on ne peut qu'observer que ses enjeux culturels sont les mêmes que ceux de la crise survenue lors de l'annulation par la direction d'alors de la Comédie, soutenue par la FAD et par le Conseil administratif (et même par la directrice actuelle, mais suspendue, Séverine Chavrier, au coeur de la crise présente) du spectacle "Les Emigrants" mis en scène par Krystian Lupa, annulation décidée à la suite de la dénonciation par les équipes du théâtre des méthodes du metteur en scène. C'était en juin 2023. A l'époque, Séverine Chavrier, qui venait d'etre nommée à la direction de la Comédie  s'était déclarée être "solidaire de la position adoptée" par le direction sortante, qui avait annulé le spectacle de LupaTrois ans plus tard, les mêmes questions qui se posaient alors se (re)posent : Dans une "Lettre ouverte de soutien" adressée  aux techniciens et techniciennes de la Comédie de Genève 78 techniciens et techniciennes travaillant au Grand Théâtre de Genève proclamaient que "rien ne justifie une attitude insultante, tyrannique ou méprisante envers les équipes techniques et artistiques, quelle que soit la carrière ou la renommée de l'artiste". Ce qui valait pour Krystian Lupa, invité du théâtre, vaut-il pour Séverine Chavrier, directrice du théâtre ? Dans l'attente de pouvoir prendre connaissance des deux rapports d'audit et de la Cour des Comptes, on ne tranchera pas (encore). Mais on reprendra, à touts fins utiles (ou non) ce qu'on écrivait il y a trois ans, après l'annulation du spectacle de Lupa : "La Ville (et donc le Conseil administratif) ne peut qu'être comptable du respect de l'intégrité du personnel de la Comédie. Et du respect de la charte de bonne conduite adoptée en 2018 par les institutions culturelles genevoises et qui, précisément, leur enjoint de préserver leur personnel de toute atteintes à l'intégrité personnelle. La Ville a d'ailleurs mis en place, pour son personnel une formation sur les mécanismes de harcèlement au travail et les moyens d'y résister et d'y répondre : le personnel municipal affecté à la Comédie en a fait usage. C'est son droit. L'enjeu, ce n'est pas la création mais les relations de travail : la direction de la Comédie conclut : "Aujourd'hui, l'époque veut qu'on réfléchisse aussi à la façon dont les spectacles sont travaillés". Car il se trouve que le servage, où le travailleur était la propriété de sa ferme, de son atelier, de son usine, a bien été aboli... Le temps est passé des créateurs tout-puissants. Ils le restent sur leur création -ils n'ont plus à l'être, sur les hommes et les femmes qui permettent que cette création soit accessible à un public".

Cela posé, et maintenu là où on l'avait posé, il y a un autre enjeu que culturel, et éthique, à la crise que traverse à nouveau La  Comédie, et c'est un enjeu de "gouvernance" -et donc un enjeu politique, puisque de pouvoir. Si l'on tient à éviter que les crises qu'a traversées la Comédie de Genève deviennent récurrentes, il serait pour le moins légitime de (re) poser à la Ville, à la Comédie et à la FAD deux questions, et d'y répondre en tenant le moins compte possible de l'état actuel des choses pour pouvoir, précisément, en sortir :

D'abord, ne s'impose-t-il pas d'opérer à la Comédie une séparation effective de la direction artistique et de la direction administrative (et donc de la responsabilité des "ressources humaines" et du respect des droits du personnel et de la "charte de bonne conduite" des institutions culturelles)? Et ça tombe bien : il n'y aura pas d'appel à candidature pour remplacer Séverine Chevrier à la direction de la Comédie, ce qui laisse un temps utile pour définir le cahier des charges d'une direction artistique, à laquelle on n'imposerait pas d'être aussi, dans les faits sinon dans son statut, des responsabilités à l'égard du personnel.
Ensuite, que faire de la FAD, si on peut encore en faire quelque chose d'utile, ce dont on s'autorisera à douter? Et si, décidément, on ne peut plus rien en faire, comment en dépêtrer la Comédie et Le Poche ? En les autonomisant de la FAD, comme en sont autonomes Saint-Gervais et le Galpon? En les confiant directement à la Ville, comme on l'a fait du Théâtre du Grütli ?  Ou en agissant comme nous le recommande Antonin Artaud ? :"cet état de choses dans lequel nous vivons (...) est à détruire, à détruire avec application et méchanceté, sur tous les plans et à tous les degrés où il gène le libre exercice de la pensée".


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