G7 : le sommet en France, la manif à Genève
G7 et match
Le sommet du G7 qui se tiendra à Evian du 15 au 17 juin 2026 réunira, sous la présidence française, les représentants (en principe les chefs d'Etat ou de gouvernement) de la France, de l'Allemagne, du Canada, des États-Unis, de l'Italie, du Japon, du Royaume-Uni, ainsi que de l'Union européenne (représentée par les présidents de la Commission européenne et du Conseil européen). Sont également invités les chefs d'Etat ou de gouvernement de l'Inde, de la Corée du Sud, du Brésil et du Kenya. On notera donc l'absence de la Russie et de la Chine. Et que par conséquent, le "G7" ne sera pas la réunion des potentats des sept Etats les plus puissants du monde en cet an de disgrâce 2026 mais ce qu'il était supposé être il y a cinquante ans, "le groupe des sept, pays réputés être les plus grandes puissances avancées". Pour protéger la réunion, toute la Haute-Savoie sera "sécurisée" par la France. Mais la géographie étant ce qu'elle est, les frontières étant là où elles sont et des dizaines de milliers de personnes les franchissant continûment, la Suisse est évidemment concernée. Et en Suisse, tout particulièrement Genève -mais aussi Vaud et le Valais. A sa manière, le G7 reconstitue le Départe.ment du Léman... Et la France dit en substance à la Suisse et à la Genève officielle : Nous, on organise le sommet, vous, vous gérez les manifs (et les arrivées des délégations à Cointrin, et leur départ vers Evian en hélicoptère). Le sommet à Evian, les manifs à Genève. On accueille Trump, la rue genevoise le conspuera, vous éviterez que cela dégénère, chacun son job. Celui de Macron, c'est le raout des potentats, le nôtre, celui de la voix des citoyennes et des citoyens pour qui ce raout n'est qu'une autocélébration des maîtres du monde (mais pas tous, puisqu'il en manquera deux et non des moindres : Poutine et Xi). Et tout cela est dans l'ordre des choses -et dans le désordre du monde.
Où nos libertés ont-elles été conquises ? Dans la rue. Dans la rue d’abord. Dans la rue toujours.
Que les puissants du monde (sauf deux d'entre eux) se réunissent à Evian, cela, évidemment, incitera à manifester à Genève contre eux, contre ce qu'ils représentent, contre les politiques qu'ils mènent et les dégâts qu'ils font. On manifestera à Genève parce qu'il est plus facile d'y réunir des gens venus de partout que de les réunir à Evian, qui sera de toute façon bunkérisée. On manifestera à Genève parce que Genève est la capitale mondiale du monde mondial -ou, pour le dire moins ironiquement, une ville connue dans le monde entier parce qu'ici se sont conclus des accords, des conventions, des traités, qui ont marqué l'histoire et marquent le droit et proclament les droits. On manifestera à Genève parce que c'est aussi dans l"esprit de Genève" que d'y tenir la rue, et pas seulement des conférences internationales. Et on manifestera en Ville de Genève, pas à La Plaine ou à Céligny.
L'annonce qu'on manifestera à Genève a provoqué une sorte de panique dans les esprits patronaux genevois : leur syndicat, la FER, exige du Conseil d'Etat l’interdiction des manifestations en Ville les 13 et 14 juin et la fermeture de la carte interactive mise en ligne sur Renverse.co, qui recense des sites d'entreprises et associations économiques du canton. C'est tout ? Pas un petit état d'urgence ? pas de couvre-feu? Pas de blocage du détroit d'Orm... euh... du Petit Lac ? Même la France ne veut pas (du moins pour l'instant) "fermer la frontière", si elle annonce vouloir mettre en place des contrôles aux points de passage (on n'ira donc pas faire nos courses à Annemasse), fermer le débarcadère d'Evian (au cas où une flottille partirait de Genève ?), interrompre les liaisons ferroviaires entre Thonon et Evian et interdire manifs, contre-sommet (que le gouvernement genevois lui avait pourtant explicitement demandé d'organiser) et village alternatif sur son territoire. Où de toute façon les opposants n'avaient pas l'intention de s'installer : c'est à Genève qu'ils veulent le faire. Et c'est normal : on n'est pas la capitale mondiale du monde mondial sans avoir à en assumer les charges.
Les tensions, largement évoquées par les media, entre la coalition et les autorités municipales et cantonales s'estompent. La coalition (une cinquantaine d'organisations) a lancé l'appel, international, à manifester à Genève le 14 juin et à en faire "un fort moment de résistance, mais de résistance pacifique", mais on ne sait pas encore si la manifestation sera autorisée, et si elle l'est où elle se tiendra et quel parcours elle empruntera, mais on voit mal (ou on ne veut pas voir) qu'elle ne le soit pas : l'interdiction d'une manifestation pour laquelle la droite politique et patronale sonnait préventivement le tocsin depuis des semaines, ce serait le plus sûr moyen de la voir dégénérer en affrontement et en casse, en faisant oublier ce pour quoi et contre qui on manifeste.
Mercredi dernier, le Conseil administratif de la Ville de Genève publiait un communiqué : "Dans le cadre de la préparation du sommet du G7 à Evian, une délégation du Conseil administratif rencontrera ce jeudi 30 avril les représentants et représentantes de la coalition NoG7, afin d'entendre leurs revendications, ce qui au demeurant était d'ores et déjà prévu". Suit la réaffirmation de l'attachement de la Ville au droit de manifester et la déploration des "incitations à la violence proférées à l'encontre de personnalités politiques dans l'exercice de leur fonction". On avait trouvé que la Municipalité, là, se livrait à un exercice un peu convenu d'enfonçage de portes ouvertes, mais encore fallait-il qu'elles soient, ouvertes, et elles l'étaient. La Ville n'autorisera pas l'installation d'un "village alternatif" aux Bastions, où l'installation de la Fête de la Musique aura commencé, mais elle a proposé d'autres lieux à la coalition. Et vendredi, Carole-Anne Kast, Alfonso Gomez et Joëlle Bertossa défilaient dans la manif du Premier mai entre plusieurs groupes faisant de la mobilisation contre le G7 l'enjeu principal de la manifestation, et revendiquant haut et fort l'exercice légitime du droit à manifester -non sans que quelques-un.e.s trouvent légitime de le nier aux magistrates et magistrats cantonaux et municipaux de gauche pour le Premier mai.
De quoi les potentats réunis à Evian en juin sont-ils le nom ? ils sont le nom de ce contre quoi se dressent la grève féministe et la grève du climat. Ils sont le nom de la montée du racisme et de la xénophobie. Ils sont le nom de l'écrasement de Gaza. On manifestera donc à Genève, le 14 juin, contre eux, contre la tenue du sommet de la coupole G7 à Evian. On manifestera contre la connivence de la Suisse avec eux : elle se tait ? On parlera à sa place. On manifestera que cela nous soit autorisé ou non. On manifestera parce que c'est notre droit, et pas un octroi. D'où viennent nos droits ? D'où ont-ils été imposés aux pouvoirs en place ? De la rue. Où nos libertés ont-elles été conquises ? Dans la rue. Dans la rue d’abord. Par des manifestations, des émeutes, des insurrections, des révolutions quand rien d'autre qu'une révolution ne pouvait faire bouger les lignes. Les droits et les libertés ne naissent pas des tribunaux, mais des barricades. A Genève comme ailleurs. En 2026 comme en 1794 ou en 1846, pour le G7 de 2026 comme pour le G8 de 2003.
Nous pouvons prendre le capitalisme au piège de son propre discours : on l'abolira plus sûrement en concrétisant les droits qu'il fait mine de proclamer qu'en niant la légitimité de ces droits en arguant de l'hypocrisie de ceux qui les proclament. En certaines situations, rien ne subvertit plus le monde tel qu'il est que le recours au monde tel qu'il dit être. Nous y sommes.



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