Genève : il est interdit d'interdire de manifester
Légitimité d'un droit
Hier soir, le Grand Conseil genevois a, au terme d'un débat qui ne restera pas dans les annales pour sa qualité formelle ni les qualités oratoires de interventions qui s'y sont succédées, mais qui pourtant mériterait d'y rester par son thème et sers enjeux, refusé une proposition de la droite de la droite d'interdire à Genève toute manifestation contre le G7 d'Evian. Une partie de la droite a rejoint la gauche dans le refus de cette interdiction, mais sans doute moins par attachement de principe au droit de manifester que par crainte qu'une interdiction n'ait pour effet que de radicaliser une manifestation qui aurait de toute façon eu lieu. Le PS a rappelé "la légitimité constitutionnelle du droit de manifester", en sus de "la légitimité politique de le faire contre les puissants de la planète". Et finalement, le droit de manifester n'a pas été écrasé à Genève au prétexte du G7 -une partie de la droite se serait-elle souvenue que la Constitution qui garantit ce droit n'est après tout que la dernière version de celle de 1848, née... d'une insurrection armée ?
Les limites que je n’ai pas le droit de franchir, je suis cependant libre de les franchir.
On pourra donc manifester, légalement, le 14 juin prochain à Genève contre la sauterie du clan des sept, à Evian. Ce droit nous aurait-il été refusé que nous l'aurions tout de même pris, parce que le droit de manifester est un droit fondamental, qu'un droit fondamental s'impose à la loi et qu'il ne se négocie pas mais se prend, même si ses modalités peuvent se négocier. Une loi interdirait de manifester ? Mais toute loi, toute norme, n’est supportable que parce qu’elle peut être ignorée, contournée, et que nous sommes tous et toutes libres et capables de l'ignorer ou la contourner. On ne naît pas libre, on se libère. Obéir, c’est forcément soutenir ce à quoi l’on obéit. C’est admettre par l’acte d’obéissance lui-même la légitimité à la fois de l’ordre et de qui ou quoi le donne. C’est donc toujours faire un choix : celui de la révérence à l’ordre. Obéir à une interdiction de manifester, c'est, qu'on l'admette ou non, admettre la légitimité de cette interdiction et du renoncement à penser, puisque manifester, ce n'est jamais que rendre manifeste ce qu'on pense, et que penser c’est forcément penser à autre chose, et y penser autrement, que ce à quoi il nous est enjoint de faire semblant de penser.
On devrait s’honorer d'être légalistes ? Nous devrions être de celles et ceux pour qui il n’y a pas de plus grand honneur que celui de n’en mériter aucun qui soit décerné d’en haut. D’autres, qui parfois furent révolutionnaires, ou se plurent à en prendre la posture, attendent de quelque pouvoir quelque reconnaissance : un titre, un poste, une médaille, une fonction, une rencontre. Ces mondanités et ces échanges de bons procédés scellent plus sûrement que toute répression l’entrée dans le monde des maîtres de celles ou ceux qui voulurent, ou dirent, les combattre. La Boétie déjà enseignait que nul tyran ne peut tyranniser seul, qu’il lui faut des aides, des adjoints, des complices, des serviteurs. Les intellectuels de gauche, pour ne prendre que cet exemple, ont cette faiblesse de vouloir être reconnus comme tels non seulement par leurs adversaires, mais aussi par tout pouvoir quel qu’il soit, et rien ne semble leur plaire davantage qu’en retour de leur fascination constante pour qui gouverne, le gouvernant leur accorde quelque attention. N’est-ce pas pour cette même raison, et en raison de cette même faiblesse, que si nombreux furent ceux d’entre eux qui se firent chantres ou admirateurs de quelque leader de quelque pays de la périphérie, dès lors que ce leader leur parut tenir entre ses mains quelque pouvoir ? Nous posons comme une exigence la cohérence -et non seulement la cohérence du discours, mais aussi et surtout la cohérence entre le discours et la pratique. Nous sommes certes tous, individuellement et collectivement, traversés par les contradictions du mouvement social dont nous participons. Mais de ces contradictions, nous n’entendons pas proposer la schizophrénie comme synthèse, ou comme résolution. Nous entendons résoudre la contradiction par l’abolition de l’un de ses termes -celui qui, précisément, est contradictoire de ce que nous proposons.
Je suis libre de faire tout ce que suis capable de
faire,
mais la société (l’Etat) met des limites à cette liberté
absolue. Ces limites
que je n’ai pas le droit de franchir, je suis cependant libre de
les franchir.
A mes risques et périls. Cette tension entre la liberté et le
Droit -ma liberté
et leur Droit- se résout dans la responsabilité de qui, à tout
moment, décide
de respecter ou non le Droit, et d’assumer les conséquences de
son choix. Ainsi la société, l’Etat, le Droit me disent ce que
j’ai le
droit de faire, ce qui m’est interdit, ce que je suis obligé de
faire, mais de
ce que la société, l’Etat, le Droit me disent, et me le disant
me disent aussi la
récompense ou la punition de mon choix de suivre ou non la
prescription qui m’est
faite, je suis libre de tenir compte ou non.
Rien n’est plus obéissant, et moins manifestant, qu’un cadavre.
Mais nous sommes
vivants. Et manifestants.



Peu à l’aise dans les brumes idéologiques du droit de manifester, je préfère me baigner dans la réalité des faits. L’interdiction refusée par le Grand Conseil est un coup de maître du PLR. En effet, en cas de grabuge, de débordements ou de violences, le PLR aura tout loisir de plastronner : « l’interdiction nous aurait évité tous ces dégâts » sachant pertinemment qu’une manif interdite serait peut-être plus dramatique qu’une autorisée
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