Initiative "pas de Suisse à 10 millions d'habitants : Inapplicable ? oui, et alors ?
Selon un sondage Tamedia réalisé les 22 et 23 avril, 52 % des personnes consultées se déclarent prêtes à soutenir l'initiative xénophobe de l'UDC, "pas de Suisse à 10 millions", contre 46 % d'opposants. Il reste 2 % d'indécis et la marge d'erreur est de plus ou moins trois points et demi. Autrement dit, rien n'est joué, mais l'initiative a de bonnes chances d'être acceptée -ce qui n'est d'ailleurs pas une surprise, du fait de la forte proportion de sympathisants de partis qui disent la soutenir alors que leur parti s'y oppose : 54 % des électeurs déclarés du PLR, 47 % de ceux du Centre, 24 % de ceux des Verts libéraux et 23 % de ceux des Verts et même 16 % de ceux du PS soutiendraient l'initiative, alors que seuls 15 % des udécistes la combattraient. Dans les villes, le refus est majoritaire (55 %), dans les campagnes c'est l'acceptation qui domine (à 57 %). La Suisse romande rejetterait le texte, la Suisse alémanique et les Tessin l'accepteraient. Les retraités et les actifs les mieux formés la rejetteraient, les autres classes d'âge et nivaux de formation l'accepteraient. Et que l'initiative, si elle devait être acceptée ne serait sans doute pas appliquée puisqu'elle est inapplicable, n'y change rien : les initiants ne l'ont pas lancée pour qu'elle soit appliquée, mais seulement pour touiller à grand bruit, avant les prochaines élections fédérales, leur potion magique : la xénophobie.
Dans la famille Schwarzenbach, décidément, on choisit Annemarie.
A en croire les justifications de leurs préférences par les participants au sondage Tamedia d'avril, celles et ceux qui annoncent vouloir voter en faveur de l'initiative udéciste le feraient parce que l'immigration menacerait la sécurité de la Suisse -à quoi on répondra que la restriction à l'immigration proposée par l'initiative ne concernant par définition que l'immigration légale, elle n'aura aucun impact sur l'immigration illégale, sauf à la renforcer, alors que c'est elle qui fait peser un risque sécuritaire. Les partisans de l’initiative assurent en outre que l'immigration entraîne une hausse des loyers (ce ne sont pourtant pas les immigrants qui les fixent...), une pénurie de logements (provoquée plutôt par les modifications des modes de vie et la proportion grandissante de personnes vivant seules dans leur logement), des embouteillages (qui ne peuvent être réduits que si la circulation automobile est réduite) et une surcharge des transports publics (dont il conviendrait de développer l'offre plutôt que croire qu'on va en réduire le besoin en réduisant l'immigration). En face de ces perceptions faussées, voire fantasmatiques, que répondent les opposants à l'initiative ? Qu'on a besoin de l'immigration. C'est une évidence, mais c'est une évidence rationnelle qui ne peut rien contre les ressentis irrationnels. Et rien non plus contre la tentation de désigner "les autres" (les immigrants, les étrangers) comme responsables de tous nos maux. Qu'importe alors que même si l'initiative devait être adoptée, il n'y aura pas en Suisse un immigrant de moins, pas un étranger résidant de moins, en Suisse, mais seulement des immigrants légaux en moins et des immigrants illégaux en plus, des résidents actifs en moins et des frontaliers en plus.
L'initiative udéciste contre "une Suisse à dix millions d'habitants" cible, forcément (c'est dans le cerveau reptilien de ses auteurs que ça se loge), l'immigration. Mais pas n'importe quelle immigration : l'immigration légale. Parce que l'immigration illégale se contrefout, par définition, de la loi, de la constitution, des règlements du pays dans lequel elle aboutit. Et qu'à chaque fois qu'on réduit les possibilités d'immigration légale, on renforce l'immigration illégale. De plus, en ciblant l'immigration, elle va renforcer le recours à l'emploi frontalier -et là encore, qu'il soit légal ou non- pour pallier le manque de force de travail et de population active (déjà réduite par le vieillissement de la population résidente, et l'allongement des temps de formation). Et ces frontaliers viendront de plus en plus loin des zones frontalières pour pouvoir travailler en Suisse. Ce qui (mais cela, l'UDC, ni le MCG, ne s'en préoccupent) surchargera les infrastructures des régions frontalières françaises et les transports transfrontaliers -d'autant qu'elles vont aussi devoir accueillir plus de Suisses fuyant les coût de la location ou de l'achat d'un logement en Suisse, tout particulièrement à Genève, et s'installant en France tout en continuant à travailler en Suisse. La région frontalière française va ainsi devenir de plus en plus attractive, non seulement pour les Français désireux de travailler en Suisse (et qui seraient utilisés pour compenser la baisse de l'immigration), mais aussi pour les Suisses désireux de dépenser trois fois moins qu'en Suisse pour se loger.
Le 14 juin, on ne votera pas sur une nouveauté politique, mais sur la dernière mouture de plus d'un demi-siècle de propositions xénophobes, qui au départ n'étaient pas issues de l'UDC (ou plutôt de son ancêtre agragien, le PAB) mais de l'extrême-droite traditionnelle, l'Action Nationale et le parti "républicain" de James Schwarzenbach, qui ne proposait pas de fixer dans la Constitution une quantité précise de population (ce qui en soit est une absurdité), mais de limiter la population étrangère à 10 % de la population résidente. A l'époque déjà, il s'agissait de faire fond sur les inquiétudes de la population face à la croissance économique, à l'urbanisation, aux changements sociaux et démographiques, pour qu'on s'en prenne non aux responsables réels des difficultés que rencontrent les Suisses les plus modestes, mais à des résidents encore plus modestes qu'eux : les immigrants.
Dans la famille Schwarzenbach, décidément, on choisit Annemarie.



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