Contre-réforme du service civil, trente ans après son introduction

Mauvais anniversaire

Dimanche, une première tranche du salami "service civil" que l'armée, le Conseil fédéral et la majorité du parlement fédéral entend découper pour le réduire à pas grand'chose, et si possible à rien, sera servie au peuple suisse -à lui de l'accepter ou, comme nous, avec toute la gauche, le refuser, le moins poliment possible. Le gouvernement, l'armée, le parlement veulent rendre le service civil le moins attractif possible pour ceux (et bientôt celles ?) pour qui le service militaire est une perte de temps -alors que le service civil, lui, est utile. En 2024, une étude de l'Office fédéral du service civil cherchait à déterminer pourquoi les militaires — c’est-à-dire les hommes ayant déjà acquis de l’expérience dans l’armée — optent pour le service civil.  après avoir commencé à faire un service militaire. L'Office présumait que la raison de ce choix était un conflit de conscience -or la raison la plus souvent citée était celle de l’utilité, le sens, du service civil par rapport au service militaire. Et cela nous dit pourquoi dimanche, on refusera de célébrer les trente ans du service civil en le rendant plus difficile d'accès : parce que nous refusons de réduire (avant que de le supprimer ?) un service utile à la population pour renforcer une corvée inutile. 

Choisir de rester citoyen sans être contraint d'être soldat. Ou prisonnier.

Le service civil n'est pas un octroi, c'est une conquête, acquise en votation populaire. Quand il n'existait pas, ceux qui refusaient le service militaire avaient le choix entre être objecteurs en invoquant un conflit de conscience et des valeurs religieuses, ou assumer d'être réfractaires à l'armée. Dans les deux cas, ils écopaient de peines de prison (12'000 en furent frappés), bien plus lourdes pour les réfractaires que pour les objecteurs. Lors de l'introduction du service civil, en 1996, il fallait encore apporter la preuve d'un conflit de conscience pour y accéder. Ce n'est plus le cas, la longueur du service civil (une fois et demi plus long que le militaire) est une "preuve par l'acte". Depuis la suppression de l’examen de conscience, en 2009, le nombre de civilistes a triplé...

7211 personnes ont été admises au service civil en 2025, et c'est un record qui fait beaucoup de peine à l'armée, au Conseil fédéral et à la droite parlementaire, d'autant que plus du tiers des demandes d'admissions ont été déposées pendant ou après l'école de recrue, après que les futurs civilistes aient déjà goûté aux plaisirs d'être soldat : plus du tiers des civilistes avaient commencé leur service militaire avant de bifurquer vers le service civil. Pourquoi l'ont-ils fait ? pour se rendre utiles. Pour n'avoir pas à subir l'esprit militaire, les ordres absurdes, la discipline formaliste, les exercices de remplissage du temps...

Pour les défenseurs acharnés du service militaire, il s'agit d'empêcher que le service civil soit une alternative au service militaire, et de tout faire pour que les jeunes hommes, et bientôt sans doute les jeunes femmes, "fassent l'armée". Les changements soumis au vote de dimanche vont dans ce sens, et pourraient entraîner une baisse de 40 % du nombre de civilistes. Pourtant, les effectifs actuels de l'armée dépassent déjà le niveau maximal fixé par la loi, et l'armée elle-même ne sait plus à quoi occuper tous ceux qu'elle a finalement réussi à recruter et à garder dans ses rangs. Le Service civil, lui, sert quoi faire de ses troupes et il les affecte là où la société en a besoin : dans les hôpitaux, les EMS, la protection de l'environnement. 

Le service civil fonctionne, il est utile, il est attractif. Rien n'obligeait donc à en restreindre l'accès -sinon, précisément, son succès. Parce qu'il fait de l'ombre au service militaire. Et que dans cette ombre le "citoyen soldat" peut désormais, paisiblement, choisir de rester citoyen sans être contraint d'être soldat. Ou prisonnier.

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