G7, Ordre du monde et désordre des rues
OUI à une Genève à 20'000
Etait-on 20'00 ou 30'000, à Genève, dimanche, à manifester contre l'ordre du monde et ses sept têtes de gondoles réunies à Evian ? Peu importe : 20'000 (selon la police) 25'000 (selon la "Tribune de Genève") ou 30'000 (selon les manifestants), dans une ville de 200'000 habitants, c'est beaucoup -au moins 10 % de la population résidente.... Dans ces 20 ou 30'000 manifestants, combien y avait-il de "blacks blocks ? 600 selon la police. 600 "émeutiers" dans une manif de 20 ou 30'000 personnes, c'est une marge. Spectaculaire, peut-être (c'est son ambition), mais à laquelle ne peut se réduire la page. Dimanche, il y avait, dans les rues de Genève, plus de manifestants contre le G7 qu'il y eut, dans les urnes de la Ville, de votes pour l'initiative xénophobe de l'UDC. Genève a été "contre une Suisse à dix millions", et pour une Genève à vingt ou trente mille...
C'est de l'écume dont on écrit, avant que d'écrire de la vague.
On reviendra plus tard sur ce qui nous importe dans la manifestation genevoise de dimanche, contre le G7 : son contenu, ses enjeux : ne pas se contenter d'être contre le monde tel qu'il est, dire le monde tel qu'il devrait être et s'organiser pour le faire advenir, pour transformer la colère en changement -tout ce qui a pu être débattu dans les rencontres internationales organisées par la coalition NoG7. Là, pour le moment, c'est de l'écume dont on écrit, avant que d'écrire, plus tard, de la vague.
La manifestation faisait converger dans une dénonciation du G7 les luttes contre tout ce que le G7 synthétise : le capitalisme, le machisme, le racisme, l'impérialisme. Elle était massive mais diverse, déterminée mais festive. Elle s'était organisée, rassemblée, mise en marche sur fond d'un discours paranoïaque asséné depuis des semaines par les partis de droite, les lobbies économiques patronaux, les media, cultivant jusqu'à la nausée le souvenir et le martyrologe des manifestations contre le G8, il y a 23 ans (putain, 23 ans : une génération...) et d'une Genève proclamée par de pieux pleureurs comme ayant été "à feu et à sang". Depuis un mois, se succédaient cette année les annonces d'une mobilisation sécuritaire sans pareille, autour du G7, et pour faire face à une "manif de tous les dangers". De tous les dangers pour qui ? les potentats du G7 ? Evidemment que non. Les manifestants ? Ils importent peu. Les commerçants ? Pour éviter ceux de luxe des rues basses, on a fait passer la manif devant ceux, moins quotés, de la Servette. La ville a été atteinte de jaunisse, les panneaux de bois protégeant les vitrines se sont multipliés. Et on a attendu les Blacks Blocks comme dans la Nuit des Morts Vivants on attend les zombies.
C'est dans cette ambiance délétère, et dans une ville quadrillée par des forces de police de toute la Suisse, mais aussi de France et d'Allemagne, que la manifestation s'est ébranlée entre cordons de police, barrières la canalisant en fermant les rues adjacentes, survols par des hélicoptères, jusqu'à ce que les premiers incidents surviennent : de petits groupes cagoulés sortis de la manifestation s'en prennent à des palissades, des vitrines, du mobilier urbain, une voiture. Apparition des "Black Blocks", acteurs désormais rituels de toutes les manifestations du genre et de la taille, de celle de dimanche. Des démons familiers, donc. Pas de vulgaires casseurs, mais les héritiers des tronçons anarchistes et révolutionnaires des grandes manifestation syndicales du siècle dernier (pour un peu, on se retrouverait dans Germinal : Les Black Blocks, c'est Souvarine, et les manifestants, Etienne Lantier). Et la violence qu'ils pratiquent (contre des biens, essentiellement) n'est pas une fin, mais une arme médiatique : quand on parle plus d'une manifestation de 1000 personnes avec des débordements que d'une manifestation de dix mille personnes sans débordements, ils ont gagné. Leur arme, c'est moins le cocktail Molotov que les media. Et leur victoire, c'est quand on parle plus d'eux que des manifestants, et plus de la vitrine cassée d'une banque ou d'une voiture brûlés que des contenus de la manifestation qu'ils ont débordée. Ils ont donc gagné, dimanche.
Une fois la manifestation arrivée à son terme, le point de sa dispersion qui se trouvait avoir été son point de départ, le parc Mon-Repos, est devenu une souricière policière, une nasse dans laquelle plusieurs centaines de manifestantes et de manifestants, dont de nombreux membres de l’équipe d’organisation de la manifestation et de son service d’ordre, des passant·es, des travailleurs·euses de la buvette de la Perle du Lac, des sdf, se sont retrouvé.e.s piégé.e.s pendant des heures, privé.e.s de tout accès à l’eau et de lieux où faire leurs besoins, et contrôlés les un.e.s après autres. Au total, 549 personnes ont été contrôlées sur les lieux, 28 ont été acheminées dans les locaux de la police, 3 personnes ont été arrêtées et auditionnées puis libérées, a annoncé la police.
Qu'est-ce qu'on cherchait à faire en montant ce traquenard ? à trouver des "casseurs" ou à infliger une sorte de punition collective à un échantillon de manifestant.e.s ? De montrer les muscles de l'Etat ? De décourager à l'usage du droit de manifester ? Chacun, après l'épisode, le commente comme on s'attendait à ce qu'il le fasse : la police se félicite, le Conseil d'Etat félicite la police, les partis de gauche (y compris ceux qui ont des représentants au Conseil d'Etat, et n'entendent nullement y renoncer) dénoncent des "méthodes répressives inacceptables" et demandent des comptes (mais à qui ?) et "une enquête impartiale sur ce qui s'est passé". Et le PS considère que "les événements de dimanche soir soulèvent ainsi une question essentielle pour notre démocratie : celle de l’équilibre entre le maintien de l’ordre public et le respect des libertés publiques".
Bonne question, à laquelle on attend avec plus de curiosité que d'impatience la réponse de la gauche gouvernementale, dans un moment où elle ne peut pas se contenter d'appeler à un "équilibre" entre l'ordre et les libertés, mais où elle doit choisir de privilégier l'un ou les autres. Et donc de choisir son camp. En sachant que toutes les libertés publiques sont nées contre l'ordre public.



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