Initiative UDC contre une "Suisse à dix millions d'habitants : Concours de peurs
Les derniers sondages sur les objets fédéraux de la votation du 14 juin donnent l'initiative de l'UDC repoussée par 52 à 55 %& des suffrages, contre 38 à 47 % d'acceptation. Il n'y a plus que les sympathisants de l'UDC (et sans doute de ses satellites locaux) qui soutiennent majoritairement (ils le font même massivement) l'initiative : le Centre et le PLR, qui étaient divisés, passeraient majoritairement dans le camp du refus, comme les Alémaniques et les hommes. A gauche, dans les villes, chez les femmes et en Romandie, le refus qui semblait déjà acquis se serait encore renforcé. Mais si l'initiative devait être repoussée, ce ne serait pas forcément pour de bonnes raisons : ce ne serait ni pour son absurdité, ni pour son contenu xénophobe, mais peut-être parce que la campagne du "non" annonçant le "chaos" en cas de "oui" aurait réussi ce que réussissent souvent les campagnes de ce genre lancées par la droite contre les initiatives fiscales, sociales, économiques de la gauche : faire peur. De mauvaises raisons, pour une campagne massive apparemment efficace, mais fondamentalement contestable. Pour combattre une initiative qui jour sur la peur de l'autre, on a fait une campagne qui joue sur la peur du "chaos". On ne sait pas qui, dans ce concours de peurs, va gagner, de l'initiative udéciste ou de ses opposants de droite et de gauche, mais on peut déjà se dire que le camp vainqueur sera celui qui aura le mieux réussi à faire peur. Pour le discours rationnel et le débat intelligent, en tout cas, c'est trop tard. Pour le discours solidaire, aussi. Et déjà, Jean Ziegler nous manque.
L'UDC cultive la peur de l'autre -mais l'autre, c'est nous.
Compter sur une peur pour en surmonter une autre -tel a été le calcul de chacun des camps en présence pour la votation de dimanche. Peur de l'étranger, de l'immigrant, contre peur du manque de personnel dans les hôpitaux et les EMS et de la dénonciations des accords avec l'Union Européenne.. Se demander lequel de ces deux camps sera vainqueur, c'est se demander quelle peur prendra le pas sur l'autre. Celle du "chaos" promis par les opposants à l'initiative si elle était acceptée, ou celle des sept plaies d'Helvétie dont les initiants rendent coupable la croissance démographique due à l'immigration: : la dégradation de l'environnement (mais l'UDC s'oppose à toutes les mesures de lutte contre le réchauffement climatique, soutient la construction d'autoroutes et de centrales nucléaires), la crise du logement (mais l'UDC soutient propriétaires privés et spéculateurs fonciers), les embouteillages (mais l'UDC refuse de promouvoir réellement les transports publics et les mobilités douces)...
L'UDC présente son initiative comme portant "sur la durabilité". Il y a en effet de la "durabilité" dans sa démarche: la durabilité de son obsession xénophobe : tout est de la faute des étrangers. Et si l'initiative devait être refusée, ce serait encore le fait d'étrangers. Pas d'étrangers au sens juridique, mais d'étrangers à la Suisse que fantasme l'UDC. De ces Suisses étrangers à la Suisse udéciste, et qui voteront majoritairement contre son initiative : les Romands. les Suisses des villes, les Suisses de gauche, les Suisses par naturalisation. Et les Suissesses. L'UDC cultive la peur de l'autre -mais l'autre, c'est nous. Et aussi, évidemment, à nos côtés, le maçon qui a construit notre maison, l’ouvrier-ère agricole qui a fait les vendanges pour notre quille de Gamay, le serveur et la serveuse de nos bistrots, le nettoyeur et la nettoyeuse de nos lieux publics, le personnel hospitalier et de santé qui nous a soigné ou nous soignera.
La Suisse ne peut viser, ni même rêver, à l'autarcie, à tout avoir et ne rien manquer de ce qu'il faut à sa population pour bien vivre, sans rien devoir à personne hors d'elle-même. Elle ne s'est même jamais approchée d'un tel objectif -mais une part d'elle en cultive toujours le rêve -le rêve, même pas la nostalgie. La population de ce pays augmente, et alors ? La croissance démographique finit toujours par s'autoréguler -mais pas la décroissance démographique... une fois qu'on y est entré, on ne s'en sort plus, sinon que pour un court moment. Et après avoir geint qu'on était trop, on chouine qu'on est plus assez...
Ce que craint réellement l’UDC, ce n’est pas une prétendue surpopulation : ce sont des salarié-e-s, migrant-e-s ou non, doté-e-s de droits. Et ce qu'elle veut, c'est nous ramener quarante ans en arrière, au temps du honteux statut de "saisonnier", au temps des "enfants du placard". Et pour le surplus, compter sur les frontaliers et les sans-papiers pour compenser le recul de l'immigration légale.
On n'a pas voté contre l'initiative udéciste parce son acceptation provoquerait le chaos, mais parce qu'elle pue le renfermé.



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