Le temps des vacances, ce n'est (hélas) pas la vacance du temps
Une canicule chassera l'autre
Genève est entrée pour un peu plus d'un mois et demi (il nous souvient, avec la nostalgie qui convient, de vacances d'été de deux mois...). Un mois et demi pour préparer la rentrée, c'est bien assez -mais pour préparer quoi ? la reprise, après une interruption et quelques canicules, du cours des choses ? Le temps des vacances, ce n'est (hélas) pas la vacance du temps. Et celui qui nous sépare de la rentrée ne présage guère que de la persistance, ou de la répétition, de ce que le nôtre est fait. Dans deux mois, sauf imprévu, Trump sera toujours président des USA, l'UDC toujours premier parti de Suisse, le Rassemblement National toujours en tête des sondages pour les présidentielles françaises, les Pasdarans tiendront toujours l'Iran, Poutine toujours la Russie, Xi et le PCC toujours la Chine, l'Amérique latine sera toujours le théâtre des envies de revanche de l'extrême-droite, l'IA fera toujours métastase, et Musk ne se sera toujours pas esbigné vers Mars. Et on manifestera toujours dans les rues de Genève. Au moins en aurons-nous fini avec le Mondial de foot. Mais pas avec le réchauffement climatique -ni même avec sa négation. Une canicule chassera l'autre sans que nous ayons appris grande chose ni de l'une, ni de l'autre.
Il est temps, décidément, de "politiser les canicules"
On écrit ces mots dans un moment de canicule. Qu'aura-t-on appris de ce moment ? Rien de plus que des précédents, même pas que la climatisation d'un espace réchauffe tous les autres espaces. On est en moment de canicule? on attend qu'elle se termine, que les températures baissent, qu'on revienne à des températures normales sans s'apercevoir que ce sont les canicules qui deviennent la normalité estivales, qu'on revienne à nos comportements habituels sans admettre qu'ils sont devenus suicidaires. Individuellement (on a toujours croisé cette semaine des gens qui joggaient en plein soleil avec 35° à l'ombre...) et collectivement. Et tout le monde n'est pas caniculé à la même enseigne. Plus on est pauvre, vieux, handicapé, plus on souffre. Et moins on a de moyen d'échapper à cette souffrance. Comment vit-on dans les cellules de Champ-Dollon en temps de canicule ? Quelle température fait-il dans les cellules de ce sarcophage de béton quand il fait 37° à l'ombre dehors ?
Peut-être que cet été où bien des records de chaleur auront été battus sera finalement moins chaud que tous ceux qui lui succéderont. On aimerait, optimisme de la volonté, considérer que le présent épisode aura l'effet de provoquer non seulement à une prise de conscience (plutôt qu'une angoisse), mais aussi à des prises de décision qui soient autant de ruptures avec les politiques passées et les comportement devenus habituels. On aimerait que ce passage de la prise de conscience à la prise de décision se fasse, mais on en doute. Il est temps, décidément, de "politiser les canicules", car comme résume l'ancien vice-président du GIEC, Jean Jouzel, "le meilleur cadeau que l'on pourrait faire au lobby des énergies fossiles, ce serait d'être découragés".
On a tous les outils pour "gérer" des épisodes caniculaires au coup par coup. Pour s'adapter à l'un de ces épisodes, pour autant qu'il ne dure pas plus de quelques jours. Mais ce n'est là qu'une réponse à une urgence, qui ne nous fait pas sortir de la succession de ces épisodes et de ces urgences. Est-on prêts à nous doter des outils pour organiser notre vie sociale dans un environnement climatique dont nous n'avons d'expérience que celle que, peut-être, nous avons pu acquérir dans une voyage d'agrément ? On sait ce qu'il faudrait faire, à court terme : Moins de voitures en ville, moins de zones pavillonnaires, moins de voyages en avion, moins de bouffe industrielle, moins de pesticides dans l'agriculture. Le fera-t-on ? Le changement, le vrai, c'est dur. Alors, on fait tout pour ne pas l'assumer. Ou le reporter. Ou le réduire à une apparence. Ou une prédication. Ou à annoncer que les progrès de la technologie le rendront inutile. Que quand l'IA réfléchira à notre place, on n'aura plus à se réchauffer les neurones pour trouver le moyen de sortir du merdier dans lequel nous nous sommes nous même mis. La technologie va nous sauver ? foutaise : chaque datacenter ( Et ils se multiplient) bouffe autant d'énergie, rejette autant de CO2 et contribue autant au réchauffement climatique, qu'une ville moyenne.
Le déni ne tombe pas du ciel ni ne surgit des tréfonds de l'inconscient, c'est un investissement. Il y a des profits à en. tirer. Et ces profits, ceux qui les captent ne vivent pas dans des immeubles sociaux construits dans les années soixante, sans aucun effort d'isolation thermique. C'est une bataille que nus avons à mener. Une bataille contre les compagnies pétrolières et les géants des énergies fossiles, contre le consumérisme, contre la désinformation. Contre tout ce qui s'est organisé depuis des décennies pour nous faire perdre du temps dans la transition énergétique et climatique : quelques jours avant que la canicule nous frappe, de quoi s'inquiétait-on ? de notre approvisionnement en pétrole. Et que proposait-on en Suisse, quelque jours avant que la centrale nucléaire de Beznau, soit mise hors service parce qu'il devenait impossible de la refroidir ? de construire de nouvelles centrales nucléaires, qu'on mettra de plus en plus souvent hors service puisque les canicules seront de plus en plus fréquentes.
La peur peut-elle être bonne conseillère, meilleure provocatrice d'actions responsables que la raison elle-même ? Peut-elle faire renoncer au déni ? Alors, "vive la canicule", si à force de les faire crever de chaud dans la rue, au travail, chez eux, elle faisait finalement admettre la réalité d'un réchauffement climatique par ceux qui se plaisaient à le nier ou à nier que les humains y soient pour quelque chose...
Bonnes vacances, les gens. Et n'en faites pas n'importe quoi. Il y a (encore) du théâtre en Avignon, de la musique à Aix, des spectacles et des concerts d'été à Genève et un peu partout. Et des livres qui vous attendent, que vous pouvez lire au frais. Celui-là, par exemple, le "présence de la mort" de Ramuz, qui dans sa langue, son agencement si personnel des mots et des phrases, leur suspension quand il faut, nous raconteà à hauteur des rives du Léman, la consumation annoncée du monde :
"Alors les grandes paroles silencieuses vinrent : le grand message fut envoyé d'un continent à l'autre par dessus l'océan.La grande nouvelle chemina toute cette nuit-là au-dessus des eaux par des questions et des réponses.
Rien pourtant ne fut entendu"
(Charles-Ferdinand Ramuz,"Présence de la mort", roman de 1921, écrit "en souvenir d'un été où on a pu croire que ce serait ça")



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