Négation de la négation : Refus du refus d'une Suisse à dix millions d'habitants
Moite-moite
On savourera, sans exaltation, le sort réservé à l'initiative de l'UDC contre une "Suisse à dix millions" d'habitants (à Genève, aucune commune ne l'accepte). Sans exaltation, parce que même clairement refusée, avec dix points d'écart, elle fait tout de même un meilleur résultat que celui qu'elle méritait, et qu'on se retrouve, sans surprise avec une Suisse divisée grosso modo en deux camps (avec des zones grises entre les deux), dans une sorte de fondue politique moite-moite : les villes contre les campagnes, la gauche contre la droite, les Romands contre les Alémaniques, et même les femmes contre les hommes et les jeunes contre les vieux. Rien dans cela ne renouvelle le paysage politique, tout confirme la vision, l'analyse même, qu'on pouvait déjà en avoir. L'initiative aurait d'ailleurs été acceptée qu'elle n'aurait rien changé à la réalité, mais elle aurait considérablement dégradé l'ambiance politique, sociale et culturelle dans ce pays. Reste que notre victoire d'hier n'est sans doute qu'un répit, parce qu'en face, on ne va pas renoncer à proposer à toute la Suisse de faire siens les vieux fantasmes rances qu'à intervalles réguliers, depuis un siècle, l'extrême-droite nous sert comme pitance.
Quand la population refuse d'être dressée contre elle-même
Le droit d'initiative étant ce qu'il est, on peut inscrire n’importe quoi dans la Constitution. Et l'y laisser une fois inscrit, mais n'en rien faire, parce qu'il n'y a rien à en faire. On y trouve bien la proclamation de l'existence de Dieu -ça ne fait pas exister Dieu. On aurait donc pu tout aussi bien y trouver la désignation de l'immigrant (en général) et du requérant d'asile (en particulier) comme bouc émissaire de tous les problèmes que la Suisse peut rencontrer, ce qui était à la fois le coeur et la logique de l'initiative de l'UDC que le peuple souverain (et la majorité des cantons) vient de repousser. La population suisse (du moins a part votante) a refusé "d’être dressée contre elle-même" résume le syndicat SIT, et on ne peut que s'en réjouir, même si on sait déjà que ce succès de ses opposants ne vas pas contraindre l'UDC à renoncer à ce qui constitue son socle politique : la xénophobie.
Et puis, qu'un texte aussi absurde soit soutenu par 45 % du corps électoral dans un pays comme la Suisse, pose tout de même question -pour user d'un euphémisme. Et les raisons du refus de ce texte ne sont pas forcément de nature à nous rendre optimistes : "Le peuple a dit non à l’initiative du chaos de l’UDC : c’est un soulagement !", se félicite Pierre-Yves Maillard. Nous sommes aussi soulagés de ce refus que le président de l'Union Syndicale, mais sans doute moins satisfaits que lui de la tonalité de la campagne menée contre l'initiative. Soulagés d'un refus du retour au statut du saisonnier et d'un accroissement des personnes sans droits pour compenser la réduction de l'immigration légale, insatisfaits d'une campagne contre l'initiative annonçant le "chaos" si elle était acceptée, les initiants invoquant également le "chaos", mais pas comme une menace, comme une réalité. La campagne de la gauche et de la droite démocratique contre l'initiative a été efficace, mais au prix de la qualité de son contenu. Et ce n'était qu'un début, le combat doit continuer. Si possible en faisant réfléchir plutôt qu'en faisant peur.
L'UDC ne va pas renoncer à touiller la potion de la xénophobie, puisqu'elle a l'effet que le parti en attend, même quand les textes proposés sont refusés. Les Suissesses et les Suisses ont repoussé clairement l'initiative contre une Suisse à dix millions d'habitants ? L'UDC pourra dans cinq ans en lancer une contre une Suisse à onze millions d'habitants et à indexer régulièrement la jauge d'initiatives de ce genre à l'étiage de la population. Et elle ne va pas s'arrêter de lancer à intervalles réguliers, de nouvelles initiatives xénophobes, voire racistes, de nouvelles offensives contre les personnes les plus précaires : quand on tient un fond de commerce, on l'exploite.
Et de notre côté de ce front, il va falloir rester mobilisés contre tout ce que symbolisait l'initiative udéciste : le racisme, le masculinisme, le nationalisme, la destruction de l'environnement -tout ce contre quoi nous avons par dizaines de milliers manifesté dimanche à Genève, quand il y eut plus de gens dans les rues pour dénoncer l'ordre du monde qu'il y eut de votes dans les urnes pou rétablir l'ordre ancien.



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