Ouverture dominicale des commerces genevois : Double perte de temps

Cela fait bientôt un siècle et demi que la réduction du temps de travail est une revendication fondamentale, et fondatrice, du mouvement des travailleurs. Quand elle fut formulée pour la première fois sous la forme des 40 heures, on travaillait encore souvent 72 heures par semaine dans l'industrie, plus de 50 heures dans le commerce et l'administration. Pas à pas pas, réduction d'une heure après réduction d'une heure, on a atteint ( ou s'est approché) dans nos pays,, des 40 heures -et parfois, mais encore trop rarement, des 35 ou des 32 heures hebdomadaires. Avec des vacances dune, puis deux, puis trois, puis quatre semaines. On travaille donc, au sens d'un travail d'exécutant, de moins en moins -ce qui n'empêche pas nos contemporains de geindre continûment n'avoir "pas le temps", alors même que du temps, ils en ont plus que leurs parents, leurs grands-parents et les ascendants de leurs ascendants. Et puis, alors même que le mouvements de réduction du temps de travail n'a pas encore abouti, il se trouve des îlots de réaction. Genève, par exemple, ou dimanche dernier, le peuple a, par une majorité étriquée (52,78 %) des suffrages, d'autoriser l'ouverture des magasins (et donc la mise au travail de leur personnel, supposé volontaire) deux dimanche de plus par an. On a donc, à Genève, accru le travail des uns en espérant accroître le temps de consommation des autres. Double aliénation, double perte de temps. 

Qui ne se conçoit plus que comme consommateur est consommé.

Le temps est une force de production -sans doute la plus importante, celle dont l’appropriation est, socialement et politiquement, la plus déterminante, la plus porteuse de pouvoir, la plus provocatrice d’inégalités et d'aliénation.  Une année de salarié est égale en temps astronomique à une année de patron, une année de mendiant à une année de trader, une année de chômeur à une année de rentier –mais si le temps est le même, ce qu'il contient, ce qu'on en fait, les moyens de le vivre sont incomparables, quantitativement (en ressources matérielles) et qualitativement (en pouvoir sur sa propre vie).

Nos sociétés sont des sociétés de salariat, où ce que l'employeur paie au salarié n'est pas le produit de son travail mais le temps qu'il passe à le produire et à reproduire sa capacité de le faire. Or le salariat est le système même par lequel l’individu est dépossédé du temps, par l’échange illusoire du temps contre de l’argent (illusoire dès lors que l’on ne peut jamais recouvrer le temps vendu, et que ce temps vendu est toujours, irrémédiablement, du temps perdu), et par la transformation du temps en valeur d’échange. De sorte que la dépossession du temps est aujourd’hui le seul critère concevable de la prolétarisation : sont prolétaires toutes celles et tous ceux dont le temps personnel -le temps de vivre, le temps d’aimer, tout le temps dont on peut ou pourrait déterminer soi-même l’affectation et modifier la durée subjective est déterminé par d’autres, et qui sont ou se sont privés de la possibilité de déterminer eux-mêmes le rythme subjectif et le contenu objectif de leur temps, cédant ainsi à ces « autres » le pouvoir d’en modifier la durée et la valeur réelles.Et cela définit donc a contrario comme des potentats (des dirigeants) celles et, plus souvent, ceux qui organisent et déterminent le temps des autres, en se gardant de laisser à d’autres le pouvoir de déterminer leur propre temps personnel -ce qui d’ailleurs ne signifie pas que leur temps personnel ne soit pas aliéné, mais seulement (si l’on peut ainsi écrire) qu’il l'est volontairement. 

Ce qui s'est passé à Genève il y a une semaine est que le peuple a accepté d'accroître le temps possible de travail salarié de milliers d'0employées et d'employée du commerce de détail. Or ce temps du travail salarié pourrit tout le reste du temps, en continuant à le déterminer lors même que l’on passe désormais apparemment moins de temps sur son lieu de travail qu’ailleurs, du moins quand le lieu de travail et l’ « ailleurs » ne se confondent pas purement et simplement. L’ « ailleurs » du travail aliéné est aliéné par ce travail, qui produit tout ce que le travailleur consommera lorsqu’apparemment il ne travaillera pas ou plus : les industries des loisirs, du tourisme, du spectacle, des media, n’exploitent ni n'aliènent pas moins le travail que les autres industries, et le travailleur consommateur des produits de ces industries ne consomme jamais que le travail qu’elles ont exploité et aliéné.

« Jouir sans entraves » fut dans les années '68 un mot d'ordre révolutionnaire; qu'il soit devenu le maître mot de l'appel à consommer tout ce que l'on désire, tous ceux et toutes celles que l'on désire, et tout de suite, dit mieux que des milliers de pages, à la fois la force du capitalisme et la faiblesse de ses adversaires. Aux désirs mobilisé par et pour la marchandise, nous avons à opposer d'autres désirs, plus forts, plus radicaux, plus libérateurs -non à prôner un ascétisme que nous serions les premiers à transgresser, mais à en inventer un qui réduise la marchandise à ce qu'elle est, au lieu que de faire de nos désirs de nouvelles marchandises. Car qui ne se conçoit plus que comme consommateur est consommé.

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