Ouverture dominicale élargie des magasins genevois : Pourquoi ?
Pour rien, parce que
On vote à Genève, le 14 juin, sur un élargissement de l'ouverture dominicale des magasins. Mais le débat et l'enjeu ne sont pas cantonaux, ils sont nationaux : le Conseil fédéral a approuvé une proposition d'une commission du Conseil des Etats visant au même objectif : faciliter les ouvertures dominicales des commerces, en autorisant les cantons à le faire douze dimanches par an, contre quatre actuellement. A Genève comme dans le reste de la Suisse, la question reste à la fois celle de la protection des travailleurs et, surtout, des travailleuses qu'on va employer un jour qui devrait être de repos, en les sous-payant un peu moins que la semaine, et celle de répartir sur un jour d'ouverture de plus des commerces les ressources qu'on peut consacrer à faire des achats : accroître le temps d'ouverture des commerce n'accroît pas les moyens dont on dispose pour y consommer. Alors, pourquoi plus de magasins ouverts plus de dimanches ? Pour rien. Parce que. Pour faire comme les autres.
"Ouvrir les magasins le dimanche, je trouve ça débile"
On vous fera grâce d'un exposé détaillé des circonstances politico-juridiques qui amènent le canton de Genève à devoir voter, une fois de plus (et ce n'est sans doute pas la dernière) sur un élargissement des possibilités d'ouvrir le dimanche les magasins qui ne le peuvent pas actuellement. Ce vote, qui était initialement prévu le 30 novembre de l'année dernière, a été reporté de plus de six mois parce que le tribunal fédéral a cassé le compromis passé en 2016 entre le patronat et les syndicats du secteur, qui conditionnait la possibilité d'ouvertures dominicales supplémentaires à l'existence d'une convention collective étendue à l'ensemble du secteur. Peu importent, d'ailleurs, les prétextes de ce report d'un vote pour lequel les citoyens et citoyennes du canton avaient déjà reçu toutes les explications et présentations officielles nécessaires. Ce qui importe, c'est l'obstination avec laquelle le patronat du secteur et les partis de droite s'accrochent à l'idée absurde qu'ouvrir plus souvent les magasins le dimanche allait accroître leur fréquentation. "Ouvrir les magasins le dimanche, je trouve ça débile", assène dans "Le Matin Dimanche" du 26 avril une retraitée vaudoise. Et elle a raison, c'est débile. D'abord parce que ça ne répond à aucun besoin de la population, ensuite parce que les commerçants eux-mêmes s’illusionnent sur les avantages qu'ils pourront en retirer, enfin parce que la situation du personnel est la grande absente du projet.
Le besoin, d'abord : à quelle urgence de consommation, à laquelle ne répondraient pas les possibilités actuelles d'ouverture, veut-on répondre en les élargissant ? Des commerces essentiels, comme les pharmacies, peuvent déjà ouvrir, et sont nombreux à le faire. De l'alimentation est également disponibles très facilement le dimanche, en particulier -mais pas exclusivement- dans les villes, où les "dépanneurs" sont nombreux dans tous les quartiers, les commerces des gares et des stations-service s'y ajoutant un peu partout. Dans une ville comme Genève, on trouve déjà tout ce qui est nécessaire sept jour sur sept. Et pour tout ce qui n'est ni nécessaire, ni urgent, il reste six jours d'ouverture, du matin au soir, par semaine. On peut attendre le lundi pour s'acheter un frigo, une télé, un livre.
En outre, on ne voit pas en quoi ouvrir plus de magasins le dimanche va accroître les ressources que peuvent consacrer les clients à leurs achats. Le plus vraisemblable, jusqu'à être certain, c'est qu'ils feront le dimanche des achats qu'ils auraient fait le samedi ou le lundi si le magasin où ils veulent les faire est fermé le dimanche, ou le feraient dans un magasin déjà ouvert le dimanche et qui n'est donc pas concerné par une possibilité supplémentaire d'ouvrir ce jour là. Les mêmes dix ou cent balles qu'on dépense un jour de la semaine, on ne va pas les redépenser le dimanche pour acheter la même chose -ni pour acheter autre chose si notre pouvoir d'achat ne le permet pas. Et on ne va pas non plus s'obliger à acheter en magasin le dimanche à Genève quelque chose qu'on peut acheter sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre en ligne, ou six jours et demi sur sept à Annemasse pour un prix inférieur du quart au prix genevois.
Ces raisons, rationnelles par pléonasmes, sont celles d'un refus pragmatique, empirique, d'une ouverture dominicale élargie des magasins genevois. Mais il y en a d'autres, philosophiques ou idéologiques, comme on voudra. Et celles-là renvoient à une critique fondamentale de la marchandise -et donc de la consommation. On les réserve à une publication dans les les derniers jours avant le vote, parce que si importantes qu'elles nous soient, elles ne convaincront personne qui ne le soit pas déjà, de voter "non"dans dix jours. On laissera seulement, pour les annoncer, conclure aujourd'hui Paul Lafargue :
« Le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. (…) Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque sera appelée « l’âge de la falsification » comme les premières époques de l’humanité ont reçu les noms d’âge de pierre, d’âge de bronze, du caractère de leur production. (…) Ces falsifications (…) sont désastreuses pour la qualité des marchandises, si elles sont une source intarissable de gaspillage de travail humain ».
En exploitant du travail humain pour les produire et en consumant du temps humain pour les consommer.



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