Ce que l'"événement Ceuta" nous dit
Feu ! sur Sanchez et l'Espagne
Dans la nuit du 30 au 31 juillet, des dizaines de milliers de personnes (au moins 72'000) ont traversé la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole (depuis 1580) de Ceuta , l'une des deux frontières terrestre de l'Union Européenne en Afrique, après que pendant plusieurs jours des arrivées en continu aient été enregistrées. Entre 72 et 180 migrants sont morts dans ce voyage, et des dizaines sont portés disparus. Deux jours plus tard, 48'000 personnes avaient déjà été reconduites au Maroc par les forces espagnoles, le 2 août les reconduction avaient concerné 70'000 personnes et aucune de celles qui étaient arrivées à Ceuta n'avait eu la possibilité d’arriver sur le continent européen. Il ne restait plus à Ceuta que quelque 2000 immigrants illégaux, dont des centaines d'enfants non accompagnés, dont les conditions de vie sur place sont désastreuses. Ce qui n'a pas empêché les extrême-droites européennes, et les droites qui se collent à elles sur les questions d'immigration, de dénoncer d'une seule voix -celle de l'extrême-droite- l'imminence d'un tsunami migratoire et de faire le procès du gouvernement (de gauche) espagnol et de son Premier ministre socialiste, Pedro Sanchez. Premiers au concours de la récupération démagogique de l'évènement de Ceuta : la Présidente du Conseil italienne, Giorgia Meloni, et le président étasunien, Donald Trump, Israël ne manquant pas d'y ajouter sa part. Pedro Sanchez est dans leur collimateur pour sa politique de régularisation de centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs sans statut légal (Meloni en a pourtant elle aussi régularisé des centaines de milliers parce que l’économie italienne en avait besoin, et c'est l'Italie qui détient le record européen des arrivées irrégulières sur territoire européen : le double de l'Espagne en cinq ans...), mais aussi pour sa dénonciation de la politique d'Israël et son refus d'ouvrir l'espace aérien espagnol aux avions étasuniens engagés dans la guerre contre l'Iran.
Les bulletins de vote pèsent plus que les corps repêchés à Ceuta, à Lampedusa ou à Lesbos...
Le Maroc, c'est en Afrique du Nord. Ceuta, c'est en Afrique du Nord, à la frontière marocaine. Des Marocains à Ceuta, ce sont des Nord-africains en Afrique du Nord. Du point de vue migratoire et géographique, ce qui ressemblerait le plus à l'afflux de Marocains à Ceuta, ce serait un afflux d'Espagnols à Gibraltar, de Savoyards à Genève, ou de Genevois à Annemasse : un afflux de voisins. Sauf que l'ambiance politique étant ce qu'elle est, les droites et extrême-droites européennes ont bondi sur l'"événement Ceuta" comme des morpions sur une couille, et que les gouvernements européens se sont sentis tenus de sonner le tocsin. La France a renforcé ses contrôles à la frontière espagnole, l'Italie a exigé la sortie de l'Espagne de l'"espace Schengen" supposé être (mais n'est pas) un espace de libre-circulation, en sachant pertinemment qu'elle n'obtiendra pas cette sortie parce qu'elle est impossible, et que Ceuta est exclue de l'accord Schengen. Lorsque 10'000 migrants avaient débarqué en quelques jours sur territoire italien, à Lampedusa, en 2023, personne n'avait réclamé l'expulsion de l'Italie de l'Espace Schengen mais au prétexte de Ceuta, de Trump à Zemmour en passant par Millei et Meloni, le ban et l'arrière-ban de la droite de la droite mondiale s'en sont pris au premier ministre socialiste espagnol, Pedro Sanchez, qu'elle honnit pour sa politique migratoire et la régularisation par l'Espagne de 500'000 clandestins. En France, toute la droite (notamment les candidats à l'élection présidentielle Retailleau et Philippe, a fait chorus avec l'extrême-droite de Le Pen et de Zemmour, alors que la gauche, de Jean-Luc Mélenchon à Olivier Faure, a soutenu Pedro Sanchez et dénoncé, dans l'évènement de Ceuta, une opération marocaine de déstabilisation de l'Espagne, trop sympathisante des Sahraouis du Front Polisario et qui cherche à renforcer ses liens avec l'Algérie, où Pedro Sanchez venait d'effectuer une visite. L'opération Ceuta s'inscrit aussi dans un agenda américain, et pas seulement parce qu'une autoroute marocaine passant dans le Sahara occidental va porter le nom de Trump : le lobbysme marocain à Washington est particulièrement actif, et efficace.
Il est assez évident qu'un afflux de dizaines de milliers de personnes parties du Maroc en vagues successives pendant deux jours n'a pu se produire sans l'accord, voire à l'instigation, des autorités marocaines, qui contrôlent habituellement étroitement les frontières du royaume et ont laissé passer plusieurs dizaines de milliers de personnes sans rien faire pour les retenir, et sont fortement suspectées d'avoir fait circuler la rumeur que la frontière avec Ceuta était ouverte... Le 30 juillet ont commencé à déferler sur les réseau sociaux les annonces que la frontière espagnole était ouverte et qu'on pouvait la franchir sans papiers, sans risque d'être renvoyé immédiatement au Maroc puisque la Cour Suprême espagnole l'avait exclu le 8 juillet pour les personnes tendant d'entrer à Ceuta ou Melilla par la mer. Des groupe créés sur les réseaux sociaux, en particulier Facebook. ont rassemblé des centaines de milliers de personnes, et tout était prévu sur les réseaux sociaux : les points de vente de combinaisons de nage, de masques de plongée, de palmes, de sacs étanches pour les documents, l'argent et les portables. Des transports ont été organisés depuis les grandes villes marocaines pour rejoindre les abords de Ceuta. Et ceux qui ont été renvoyés au Maroc ne renoncent pas à tenter d'entrer, de quelque manière que ce soit, sur un territoire européen, n'importe lequel : "je reviendrai ici le nombre de fois qu'il faut, à la nage, de n'importe quelle façon. Tous les jours, s'il le faut", témoigne l'un d'eux à "Libération". Et une nouvelle campagne du même genre pourrait être lancée le 15 août.
Le 4 août, à la demande de 22 gouvernements européens et à l'initiative de l'Italie et du Danemark, mais sans l'approbation des deux Etats européens qui ont une frontière terrestre avec l'Espagne, le Portugal et la France (qui a dénoncé, un peu tardivement et après y avoir elle-même participé, l'instrumentalisation politicienne d'une crise qui, au fond, n'en était pas une -du moins pas une qui soit durable, les ministres de l'Intérieur des 27 Etats de l'Union européenne se sont réunis en vidéoconférence pour débattre de l'évènement de Ceuta, alors même qu'il n'y avait plus dans l'enclave espagnole d'Afrique du Nord , qui ne figure pas sur la liste dressée par l'ONU des territoires non autonomes (et ne peut donc être "restituée" au Maroc, puisqu'elle est espagnole depuis près de 500 ans) que 2000 des 72'000 immigrants illégaux qui l'avaient gagné. Or Ceuta ne faisant pas partie de l'Espace Schengen de libre" circulation des personnes, il y a des contrôles d'identité pour passer de Ceuta à Algesiras, en Espagne et aucun passage de migrants n'a été recensé entre Ceuta et le continent européen cette semaine. L'Italie n'en a pas moins décidé unilatéralement d'effectuer des contrôles à ses frontières sur les ressortissants de pays tiers en provenance d'Espagne, ce à quoi l'Espagne a répliqué en prenant des mesures similaires sur les ressortissants de pays tiers en provenance d'Italie.
Que nous disent à la fois l'évènement de Ceuta et sa
récupération par l'extrême-droite et la droite à ses basques ?
d'abord que la circulation des biens est bien plus acceptée que la
circulation des gens, et que les gouvernements européens (et la
Suisse en est, sans être de l'UE) n'ont pris aucune conscience des
effets des crises économiques à venir, de la crise climatique déjà
engagée, et de la crise démographique (et de main d’œuvre) que
toutes les sociétés européennes traversent. Au Maroc, plus de
quatre millions de jeunes de 15 à 35 ans n'ont pas été scolarisés
et sont sans emploi -mais le pouvoir consacre des milliards à
l'organisation (avec... l'Espagne et le Portugal) de la prochaine
Coupe du Monde de football... et en plein exode de dizaines de
milliers de personnes à Ceuta, le roi du Maroc, Mohammed VI,
célébrait dans une station balnéaire de la Méditerranée les 27 ans
de son règne.
L'évènement de Ceuta dit aussi le poids des images :
n'aurait-il pas été filmé, photographié, diffusé sur les réseaux
et les chaînes de télévision, nul, pas même Meloni, n'aurait eu
l'idée de s'en servir. Mais si on a bien vu, bien filmé, l'arrivée
des migrants à Ceuta, on n'a pas vu les commerces fermés de la
ville, l'hostilité d'une partie des habitants, le manque de
sommeil et la faim des arrivants, l'absence d'hébergement des
mineurs non accompagnés... la routine de la "forteresse Europe"...
L'évènement de Ceuta dit enfin la solitude européenne
du Premier ministre espagnol quand à sa politique de
régularisation de sans-papiers, avec un plan qui prévoit l'octroi
d'entre 500'000 et un million de titres de séjour et de travail,
valables uniquement en Espagne, à des personnes en situation
irrégulière, mais bien installées dans le pays. Pedro Sanchez a
souligné que les appels à exclure l'Espagne de l'Espace Schengen
étaient à la fois dénués de tout fondement, contraires à la loi
européenne, au droit humanitaire, au principe de solidarité, aux
intérêts de l'Europe "et au sens commun le plus élémentaire". Mais
de tous ces principes et ces critères, les gouvernements qui s'en
prennent à lui n'ont cure : ils touillent les peurs, exploitent
les préjugés, mentent sur leurs propres politiques et ne tiennent
compte que de leurs propres intérêts de politique intérieure. L'un
des premiers à avoir exploité les images de Ceuta pour justifier
ses propres choix politiques (et son aversion pour Pedro Sanchez)
a bien été Donald Trump, qui ne pouvait pas résister à la
tentation de déstabiliser l'un des derniers gouvernements de
gauche d’Europe.
A l'aune de ces intérêts et de ces calculs, que pèsent les 76'000 migrants morts depuis 1993 avant d'avoir pu atteindre les murs de la forteresse Europe ? Moins, beaucoup moins, de toute évidence, que les suffrages de l'électorat ramassé par les extrême-droites... Il y a des élections législatives en Italie et une élection présidentielle en France, l'année prochaine, et les bulletins de vote pèsent plus que les corps repêchés à Ceuta, à Lampedusa ou à Lesbos...



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