Une neutralité "perpétuelle" et "armée"...
La neutralité selon l'UDC ? Une Tartufferie.
Le 27 septembre, le peuple et les cantons décideront de la définition constitutionnelle de la neutralité suisse (inscrite dans la constitution depuis 1848), en se prononçant sur une initiative lancée par "Pro Suisse", un sous-traitant de l'UDC, qui veut "sauvegarder la neutralité de la Suisse", et qui demande d'ancrer dans la constitution fédérale le principe d'une neutralité "perpétuelle" et "armée". Comme si un prédicat constitutionnel pouvait être "perpétuel", comme si la neutralité proclamée de la Suisse avait jamais eu la réalité que l'UDC lui prête. L'initiative exclut, à moins que la Suisse soit attaquée, toute intégration dans une alliance militaire (comme l'OTAN) et toute participation de la Suisse à des sanctions économiques ou diplomatiques contre un Etat belligérant, sauf si une telle participation relevait de ses obligations comme membre de l'ONU. Cette initiative est une réponse à la participation de la Suisse aux sanctions prises contre la Russie après l'agression russe contre l'Ukraine, participation considérée par l'UDC comme le "sacrifice irréfléchi d'une neutralité crédible", Christoph Blocher y voyant le signe que "la Suisse est devenue un acteur de la guerre". Si l'initiative devait être acceptée, la Suisse devrait lever ses sanctions contre la Russie -qui n'attend que cela. Mais au-delà des discours promotionnels, on peut considérer l'initiative comme un monument d'hypocrisie : la Suisse, en effet, n'a jamais été neutre -aucun Etat, d'ailleurs ne l'est. Et depuis la création de l'OTAN, la Suisse, sans en être membre, est comme dans son orbite. Et quand elle achète des armes et des équipements militaires à l'étranger, c'est à des Etats membres de l'OTAN qu'elle en achète, pas à la Russie ou à la Chine. Et c'est avec l'OTAN qu'elle collabore depuis trente ans dans un "partenariat pour la paix"... Et c'est aux Etats-Unis qu'elle achète des avions de combat. La neutralité selon l'UDC ? Une Tartufferie.
Une neutralité "armée" de quoi ? de F-35 ou de solidarité ?
La Suisse est neutre, et sa neutralité est reconnue internationalement. La Suisse est neutre parce qu'elle a choisi de l'être, et que les puissances de l'époque de ce choix (en 1815, lors de la Conférence de Paris, qui suivait le congrès de Vienne) l'ont accepté. La Suisse n'est pas neutre pour des raisons éthiques, morales, principielles. mais parce que c'est dans son intérêt. Et les puissances reconnaissent sa neutralité parce que c'est dans leur intérêt. Que cette neutralité soit armée ou non n'a aucune importance, qu'elle soit "intégrale" comme proclame le vouloir l'UDC est impossible et qu'elle soit dite "perpétuelle" est insignifiant. Aussi insignifiant que l'alliance "perpétuelle" passée après Marignan entre les cantons suisses (la Suisse n’existant pas comme Etat avec qui passer alliance) et la France. Entre 1914 et 1918, pendant la première guerre mondiale, la germanophilie d'une grande partie de son personnel dirigeant, y compris les chefs de l'armée, était si patente qu'une crise profonde, et dangereuse, survint entre les Romands et les Alémaniques. La redéfinition de la neutralité qui s'ensuivit s'imposa comme une sorte de dénominateur commun, entre les différentes composantes du pays -mais toujours en tenant compte des rapports de force internationaux: Pendant la deuxième guerre mondiale, la Suisse a slalomé entre les belligérants, avec une préférence pour ceux qui, à un moment donné, paraissaient les vainqueurs possibles : les alliés jusqu'en 1940. les Allemands (et les Italiens) jusqu'en 1942, les alliés "occidentaux" et l'Union Soviétique à nouveau dès 1943. Lorsque l'Allemagne attaque l'Union Soviétique, en 1941, la Suisse parie sur l'Allemagne et interdit le parti pro-soviétique de Léon Nicole. Lorsque les Soviétiques, en 1943, écrasent les Allemands à Stalingrad, puis à Koursk, et qu'il devient évident qu'ils vont finalement vaincre les Allemands, la Suisse retourne sa veste, autorise la création d'un nouveau parti prosoviétique, résultat de la fusion de l'ancien parti de Léon Nicole et de l'ex-parti communiste, à sa tête et le parlement envoie un socialiste au Conseil fédéral. Et la guerre froide venue, la Suisse fut sans conteste intégrée dans le "camp occidental"...
Aujourd'hui, la neutralité suisse repose sur le droit international, en l'occurrence la Convention de La Haye en 1910 qui prescrit qu'un Etat neutre ne peut, en cas de conflit, ni participer aux hostilités (à moins d'être agressé, comme la Belgique en 1914) ni accorder un soutien militaire à un belligérant, mais elle n'interdit nullement à un Etat neutre de prendre des positions politiques ou d'adopter des sanctions financières ou économiques : ce sont des choix politiques qui ne remettent pas en cause la neutralité, qui n'interdit pas non plus de coopérer avec d'autres pays dans le domaine militaire, par exemple en leur achetant des équipements militaires. Cette neutralité n'est donc pas "intégrale". Sa définition selon la Convention de La Haye impose aux pays neutres de garantir l’inviolabilité de leur territoire et de défendre leur neutralité, mais leur interdit d'adhérer à une alliance militaire qui les contraindrait (comme l'Otan le fait à ses membres) à intervenir dans un conflit. Ce cadre de droit international convient parfaitement à la Suisse officielle, qui peut y inscrire sa pratique de la neutralité. Le Conseil fédéral s'oppose donc à l'initiative udéciste, parce qu'elle priverait le gouvernement, et le pays, de toute possibilité d'adapter la neutralité de principe à la situation à laquelle elle serait confrontée. Pour la Suisse officielle, et une grande part de l'opinion publique, la neutralité n'est pas une position fondamentale, mais l'ouverture d'une possibilité de dialogue entre adversaires, et ce qui la matérialise, ce n'est pas le Congrès de Vienne et le Traité de Paris mais la "Genève internationale".
Au cœur de l'initiative, une fois qu'on l'a débarrassée de ses oripeaux idéologiques et de sa mythologie de la neutralité "intégrale" et "perpétuelle", il y a l'adhésion de la Suisse aux sanctions contre la Russie -que la convention de La Haye considère comme n'étant pas contradictoire de la neutralité, puisqu'elles ne sont pas des mesures militaires. La Suisse en applique à une vingtaine de pays. Ces sanctions ont été décidées par le Conseil de Sécurité de l'ONU (dans ce cas, la Suisse n'a pas le choix de les appliquer ou non, elle y est tenue) ou, comme celles contre la Russie (dont le Conseil de Sécurité ne pouvait décider puisque la Russie en est membre permanent avec droit de veto) prises par l'Union Européenne -les reprendre, dans ce cas, est une décision politique à laquelle la Suisse n'était nullement tenue, et qu'elle a donc pris souverainement. Ce qui a fort fâché la Russie, qui fait donc campagne pour dénoncer l'abandon par la Suisse de sa neutralité et son choix de soutenir "Kiev et Bruxelles". Le régime de Poutine, évidemment, verrait d'un bon œil le succès d'une initiative qui impliquerait que la Suisse lève les sanctions prises contre la Russie après son agression de l'Ukraine. D'ailleurs, ne s'était-elle pas refusée à appliquer les sanctions prises par la Sdn contre l'Italie fasciste après son agression de l'Ethiopie et l'Allemagne nazie après l'Anschluss de l'Autriche ? Ces deux décisions avaient certes été prises au nom de la neutralité, mais en réalité elles furent tout sauf neutres, puisqu'elles furent favorables aux agresseurs italiens et allemands. Comme la Suisse fut, lors de la guerre d'Espagne, favorable aux franquistes dès qu'il apparut qu'ils pouvaient vaincre les forces républicaines, avec l'aide de l'Italie et de l'Allemagne -d'autant que la République était soutenue (comme la corde soutient le pendu, certes) par l'Union Soviétique, et que la Suisse officielle avait choisi depuis 1917 le camp des ennemis du régime bolchévik, puis soviétique.
Bref, la Russie de Poutine regarde l'initiative udéciste avec les yeux de Chimène, et la porte-parole du Ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a déclaré que la neutralité "flexible" défendue par le Conseil fédéral était "indéfendable", et l'ambassade de Russie en Suisse a déclaré que "la neutralité suisse n'existe plus" depuis 2022. Quant au service de renseignement suisse (SRC), il constate que "la Russie prend directement la Suisse pour cible par le biais de la désinformation et de la propagande", tout en l'utilisant comme terrain d'espionnage (en particulier à Genève) : la menace principale d'espionnage en Suisse émanerait des services russes et près du tiers des diplomates russes accrédités en Suisse seraient des officiers des services russes qui mèneraient "des activités d'espionnage agressives et continues", recourant de plus en plus à des "moyen cybernétiques".
Ce n'est évidemment pas la neutralité de la Suisse que la Russie défend : il faudrait pour cela que cette neutralité soit réelle -or elle ne l'a jamais été, à moins de réduire la neutralité à une apparence, au masque d'une connivence avec le plus fort, et le plus proche. Et ce n'est pas la Russie. La Suisse a signé un protocole d'adhésion de la Suisse à l'initiative pour un bouclier anti-aérien européen, l'"European Sky Shield" : l'usage de l'anglais dans son nom n'est pas fortuit : l'initiative, qui vise à coordonner entre Etats européens les acquisitions, l'instruction et la logistique de la défense sol-air, a évidemment comme enjeu la facilitation de l'achat de dispositifs américains. La Suisse a beau faire inscrire dans son adhésion à l'ESS ses réserves de pays neutre excluant toute participation à un conflit militaire international, c'est bien à une relativisation de sa neutralité qu'on assiste -une partie de la droite étant prête à aller encore plus loin, comme l'y incite la Neue Zürcher Zeitung, pour qui "la seule alternative honnête à la neutralité absolue" que l'UDC veut faire inscrire comme un totem dans la Constitution fédérale est "l'option OTAN : un plan d'adhésion pour le cas où la situation changerait dramatiquement". Sauf que ce serait, évidemment, trop tard. D'où les premiers pas auxquels on assiste déjà : ouverture annoncée d'un bureau de liaison de L'OTAN à Genève (où s'est tenu un symposium des partenariats de l'OTAN), refus de la Suisse de signer le traité sur l'interdiction des armes nucléaires (TIAN), rapport de la Commission d'étude sur la politique de sécurité prônant un rapprochement avec l'OTAN... pour une "véritable coopération de défense", l'intégration de l'armée suisse dans les exercices de l'OTAN, un assouplissement de la loi sur l'exportation du matériel de guerre... Et le PLR valaisan Philippe Nantermod fait campagne contre l'initiative udéciste en utilisant un visuel créé par l'"intelligence" artificielle, où l'on voit Vladimir Poutine embrasser une sorte de symbole de la Suisse, avec comme slogan : "Non à l'initiative pro-Poutine"...
La neutralité est devenue un élément de l'identité nationale suisse. Un élément fondateur, mais à géométrie variable. En 2022, selon une étude de l'EPFZ, 91 % des Suisses pensaient que la Suisse devait "conserver sa neutralité" (89 % en 2021, 97 % en 2020), mais 75 % pensaient que les sanctions contre la Russie étaient compatibles avec la neutralité et 55 % que la Suisse devrait se rapprocher de l'OTAN (c'est dix points de plus qu'en 2021). Les Suisses adoubent la neutralité de la Suisse, mais quelle neutralité ? perpétuelle, armée, différentielle, intégrale, stricte, active, coopérative, solidaire ? Micheline Calmy-Rey : la neutralité doit se baser "aujourd'hui sur le droit international et la coopération internationale et beaucoup moins qu'autrefois sur des stratégies d'isolement. Renoncer à l'usage de la force militaire est aussi une valeur qui nous fait privilégier la prévention, le pouvoir d'influence et le dialogue". Le Groupe pour une Suisse sans armée (et sans F-35 ?) ne défend pas de la neutralité une définition très différente de celle de l'ancienne ministre des Affaires étrangères de la Suisse : dans un appel "pour une neutralité basée sur la solidarité internationale et la politique de paix", plutôt que la "neutralité armée dictée par le profit" telle que la défend l'UDC, le GSSA en appelle à une "neutralité fondée sur la solidarité et les principes humanitaires" et à "renforcer le droit international et l'ONU"... jusque là, on reste dans le discours de la Suisse officielle, et le Conseil fédéral ne dit pas autre chose -mais le GSSA précise : une "neutralité universaliste implique notamment (...) une responsabilité effective des entreprises, une politique de sanctions cohérente à l'encontre des criminels de guerre, le renforcement de la coopération au développement et le renoncement aux exportations d'armes, au moins vers les pays qui mènent des guerres contraire au droit international, qui bafouent les droits humains ou qui sont en proie à des guerres civiles"... le contraire, évidemment, de la politique de "neutralité" que proposent l'UDC et ses satellites par leur initiative, mais le contraire, aussi, de la politique que promeuvent le Conseil fédéral et la droite qui, comme le PLR, n'appellent à refuser l'initiative que parce qu'elle va"trop loin". Trop loin, ou nulle part ? Parce qu'il n'est évidemment pas question de remettre en cause le commerce des armes et l'exportation de matériel militaire suisse vers des membres d'alliances militaires, juste de ne plus faire de différence entre les agressés et les agresseurs, et de n'en faire entre les massacreurs et les massacrés qu'en vendant des armes aux premiers parce qu'ils peuvent les payer.
Après tout, la "neutralité armée" de la Suisse, on pourrait la défendre... à condition de bien choisir de quoi elle doit s'armer : pas de F-35 mais d'engagement solidaire ?



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