Louer moins, spéculer plus

 

Genève : une loi pour inciter les locataires à acheter leur logement... ou permettre aux propriétaires de le leur vendre ?

Dimanche, on aura à Genève scellé le sort de la loi 3025 votée par la droite du Grand Conseil PLR, Centre, MCG, Verts libéraux) pour, soi-disant, "que les locataires puissent devenir, s'ils le souhaitent, propriétaires de leur propre logement". Alors qu'en fait, il s'agit moins de permettre aux locataires d'acheter le logement qu'ils habitent que de permettre aux propriétaires de le vendre. Quels logements sont, principalement, concernés ? Les meilleurs marchés, les moins rentables. Ceux dont les loyers sont les plus bas, les plus accessibles, et que l'on va "sortir du marché", rendre indisponibles à la location -mais pas à la spéculation. Et quand les spéculateurs se présentent en défenseurs des locataires, la moindre des précautions que l'on puisse prendre, c'est de douter de la réalité de cette mutation. 

Comme dirait Proudhon, la propriété du logement, c'est le vol du droit au logement.

La loi soumise au peuple genevois dimanche, parce qu'un référendum a été lancé par l'Asloca et a abouti, est une modification de la loi cantonale sur les démolitions, transformations et rénovations de maisons d'habitation (la fameuse LDTR, dans laquelle depuis bientôt un demi-siècle les milieux immobiliers plantent des aiguilles comme des sorciers vaudous dans une figurine de cire). Dans son plaidoyer pour la loi 3025, la Chambre genevoise immobilière dénonce d'ailleurs "la politique restrictive du Département du territoire en matière d'accession à la propriété"... Christian Grobet nous a quitté mais il hante encore les cauchemars de ses vieux adversaires. Et c'est la troisième fois, après 2016 et 2023, à chaque fois sans succès devant le peuple ou le parlement, que la droite immobilière tente d'autoriser la vente d'un appartement à son locataire et de contourner l'interdiction, en vigueur depuis 1985 grâce à une initiative populaire, des congés-vente spéculatifs

Selon un sondage fort opportun mené par la Chambre immobilière, près de sept locataires genevois sur dix seraient intéressés à acheter le logement qu'ils louent. On ne sait pas combien d'entre eux et elles en ont les moyens (on estime à 75 à 80 % des locataires celles et ceux qui n'ont de toute façon pas les moyens d'être propriétaires de leur logement), tout ce qu'on sait c'est que seuls 18 % des habitant.e.s du canton et 8,6 % de celles et ceux de la Ville, sont propriétaires du logement qu'ils habitent : c'est deux fois moins que la moyenne suisse, et cela navre la droite pour qui la propriété foncière tient du totem, et le droit cantonal d'une contrainte insupportable (forcément, il protège les locataires...). Et donc, tous les dix ans, les propriétaires se repointent avec une proposition visant à faciliter les congés pour vendre ou après avoir vendu -ce qui compte, c'est vendre et se débarrasser des locataires en place. Et ne plus laisser comme garde-fou que le droit fédéral, largement favorable aux propriétaires, et qui permet à un propriétaire de virer un locataire pour le remplacer par un autre avec un loyer augmenté, ou par un copain qui achètera ensuite à un prix surfait et revendra encore plus cher. 

L'accès des locataires à la propriété du logement qu'ils louent est un prétexte : ils peuvent déjà le faire -i 60 % des autres locataires de l'immeuble sont d'accord. C'est cette condition que les milieux immobiliers veulent abolir -or elle protège les locataires des ventes d'immeubles "à la découpe", appartements après appartements, et des congés après les ventes, pour relouer beaucoup plus cher après quelques années de patience.  Ou vendre des logements usés au prix de logements neufs.  On en est là, à nouveau : va-t-on supprimer ou maintenir dans le droit cantonal une disposition qui protège les locataire, dans une loi qui les protège : entre 2015 et 2020, les locataires victimes d'expulsions ont été deux fois plus nombreux à Lausanne, quatre fois plus nombreux à Berne, huit fois plus nombreux à Bâle et trente fois plus nombreux à Zurich qu'à Genève, parce dans ces villes, aucune LDTR ne les protège. 

La crise du logement est hurlante à Genève, les congés-rénovations se multiplient , et c'est le moment que choisissent les milieux immobiliers et leurs commis de parlement de permettre aux propriétaires de se servir dans le parc locatif, en ouvrant une brèche dans le dispositif légal de protection des locataires -ne restera ensuite qu'à l'élargir, au profit des banques, des assurances et des fonds de pension. Cela ne mettrait pas un logement de plus sur le "marché", cela ne ferait qu'y soustraire des logements locatifs pour en faire des logement possédés 

Comme dirait Proudhon, qui n'a pas dit que des conneries s'il en a dit quelques unes bien pesantes : la propriété du logement, c'est le vol du droit au logement.

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