Neutralité: Une initiative vénale de dealers
Une initiative vénale de dealers qui veulent que la Suisse puisse vendre et acheter n'importe quoi à n'importe qui
A en croire les sondages d'avant-vote, dimanche soir l'initiative udéciste sur la neutralité pourrait être balayée à plus de deux contre un par le peuple. Elle ne mérite d'ailleurs pas mieux, mais il convient tout de même de rester prudents. Non pas neutres, mais prudents. Parce que les moyens investis par les partisans de l'initiative (notamment par Chrostoph Blocher) sont considérables et, avec 1,7 million, atteignent le double de ceux investis par tous les opposants. Ce qui n'a pas empêché le "oui" à l'initiative de reculer en un mois, et de se cantonner quasiment, dans les intentions de vote, à l'électorat de l'UDC. Saupoudré tout de même de minorités au sein du PLR et du Centre, et d'une poignée d'idiots utiles de gauche.
Neutres, nous ? Jamais
Il y a donc à gauche des partisans de l'initiative "Pour sauvegarder la neutralité suisse" perpétuelle et armée; ils se comptent sur les doigts des jureurs du serment du Grütli, et ce qui frappe dans leurs discours , c'est leur naïveté. Ils défendent une conception mythologique de la neutralité, comme si l'inscrire dans la constitution pouvait lui donner le moindre soupçon de réalité. Comme si la Suisse avait jamais été "neutre", comme si un Etat pouvait l'être, comme si être "neutre" entre un agresseur et un agressé était défendable, comme si c'était autre chose qu'une faveur donnée à l'agresseur. Comme si on pouvait être "neutre" en sachant ce qui se passe à Gaza et en Cisjordanie, ou en Ukraine pour ne citer que ce qu'on perçoit le moins mal depuis nos paisibles contrées. Ainsi, la Suisse a-t-elle sanctionné la Russie mais refuse de sanctionner Israël. L'Ukraine, c'est plus près de chez nous que la Palestine. Et on a pris pendant 70 ans l'habitude de voir l'ennemi dans le Russe (ou le Soviétique).
Les partisans de l'initiative ont déniché un ancien diplomate suisse, Paul Widmer, pour le mettre au service de leur propagande en s'appuyant sur un entretien qu'il a accordé dans la très libérale Neue Zürcher Zeitung. Son Excellence l'ex-ambassadeur de Suisse au Vatican est bien utile pour dédouaner l'initiative de tout poutinisme (on ne parlera pas de russophilie, la Russie ne se résumant pas à son Tsar). Parler d'une initiative "Pro-Poutine" relève, nous dit l'ambassadeur, d'une "polémique détestable", et "présenter les partisans d'une neutralité forte comme des agents de Vladimir Poutine est inacceptable. Ce serait comme si l'on avait présenté le Conseiller fédéral Motta comme (un partisan) de Mussolini". Eh bien, il l'était, Motta, sinon partisan du moins allié de Mussolini, quand il s'opposait aux sanctions adoptées par la SdN contre l'Italie après son invasion de l'Ethiopie, et qu'il promouvait un retour à une neutralité "intégrale"... Et notre ambassadeur de plaider pour que la Suisse ferme les yeux sur les réexportations par les clients étrangers de son industrie d'armement de biens d'armement à des Etats en guerre : "ce que des Etats partenaires comme l'Allemagne font des armes que nous les avons précédemment livrées relève de leur responsabilité, et non de la nôtre". Du Ponce Pilate dans le texte.
Partisans et adversaires de l'initiative udécistes le prêchent: la Suisse doit être neutre. Ils diffèrent et s'opposent sur le sens qu'ils donnent à ce mot, sur le contenu de cette neutralité, mais pas sur la nécessité de sa proclamation. Croient-ils au moins à sa réalité ? En tout cas, ils font semblant d'y croire. Ils savent bien, pourtant, que la Suisse "neutre" est un acteur très important de l'économie et de la finance mondiale, et que sa "neutralité" y est pour quelque chose -en somme, elle est un argument de vente de services. Que l'initiative udéciste sorte gagnante ou perdante du scrutin de dimanche n'y changera rien : la Suisse opportuniste continuera à adapter sa "neutralité", absolue ou relative, intégrale ou différentielle, aux contextes. Et à la loi du plus fort. Et à se rapprocher de l'OTAN sans jamais y adhérer. Après tout, depuis les tout débuts de la Guerre Froide, la Suisse est bien dans le camp "occidental"...
Juste avant l'invasion de la Suisse par la France en 1798 par la France encore révolutionnaire, pas encore bonapartiste, Chateaubriand résumait : "Neutres dans les grandes révolutions des Etats qui les environnaient, les Suisses s'enrichirent des malheurs d'autrui et fondèrent une banque sur les calamités humaines". Ils n'étaient donc pas neutres, ils participaient même à tous les conflits armée depuis presque trois siècles, par les mercenaires qu'ils fournissaient à qui payait. Ils n'étaient même pas neutres entre eux, puisque la seule guerre qu'ils connurent, après avoir été proclamés neutres par les puissances européennes, fut une guerre civile, celle du Sonderbund. Et neutre, la Suisse ne le fut pas lorsqu'elle refusa de se joindre aux sanctions décidées (à Genève...) par la Société des Nations contre l'Italie fasciste puis l'Allemagne nazie, mais qu'elle suivit fidèlement la même SdN dans son refus d'admettre l'Union Soviétique en son sein. Elle ne le fut toujours pas lorsqu'elle ne respecta pas les sanctions décidées par l'ONU contre le régime d'apartheid en Afrique du Sud, et ne l'est toujours pas aujourd'hui où elle n'envisage nullement de sanctionner le régime d'Apartheid imposé par Israël en Palestine occupée -et en Israël même.
Ne participer à aucun conflit armé ne suffit pas à pourvoir se dire neutre, ni d'ailleurs ne prendre part à aucune sanction, n'être membre d'aucune alliance militaire. Il faudrait aller plus loin -bien plus loin qu'il est possible. Il faudrait par exemple n'acheter des armes et du matériel militaire, ou en vendre, qu'à des pays neutres, et ne faire d'affaires qu'avec eux. Et encore : qu'un Etat soit "neutre" n'exclut pas qu'il puisse être oppresseur, ni qu'il viole les droits fondamentaux de ses propres habitants. Ne pas sanctionner un agresseur que d'autres pays sanctionnent, ne serait-ce pas le récompenser en lui donnant , par des échanges financiers et commerciaux, des moyens de financer son agression, et donc de la poursuivre ?
Nous, citoyennes et citoyens, ne sommes pas, ne serons jamais neutres. Nous ne le sommes pas et n'avons pas à l'être, parce que nous ne sommes pas l'Etat. Nous n'attendons pas que la Suisse, en tant qu'Etat qui n'a jamais été neutre, le devienne, comme s'il était possible qu'un Etat le soit.
Nous avons voté contre l'initiative udéciste parce qu'elle est d'une absolue hypocrisie, pas parce qu'elle est dangereuse. Elle ne l'est pas. Elle est seulement vénale : ce n'est qu'une initiative de dealers qui veulent que la Suisse puisse vendre et acheter n'importe quoi à n'importe qui. Par exemple des Rolex dans un sens, et dans l'autre, des F-35, par exemple



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