Défaites électorales de Bolsonaro, Vucic... et peut-être de Netanhayou...

Segur que tomba, tomba, tomba...

Est-ce que les élections de ce dimanche au Brésil (et en Serbie) signalent un renversement de tendance politique, un peu partout, après des années de progression de l'extrême-droite ? On se prend à l'espérer, à espérer encore que les élections d'hier en Israël et du mois prochain aux Etats-Unis confirmeront cette tectonique des plaques politiques, et nous permettent de chanter en catalan "Segur que tomba, tomba, tomba"...  En Serbie, le parti du président nationaliste Aleksandar Vucic a perdu les élections face à la liste du mouvement étudiant, et le président a reconnu sa défaite. Au Brésil, le président de gauche Lula a été réélu avec 51,79 % des suffrages contre 48,21 % pour le candidat de la droite et de l'extrême-droite, Flavio Bolsonaro, fils de l’ancien président d’extrême droite Jaïr Bolsonaro, pourtant arrivé en tête au premier tour et qui n'a pas reconnu sa défaite au second. C'est la première fois depuis le retour de la démocratie au Brésil qu'un candidat arrivé en tête au premier tour était battu au second, et la réélection de Lula est une excellente nouvelle : la présidence brésilienne ne tombe pas dans l'escarcelle trumpiste. C'est un coup d'arrêt à la progression continentale de l'extrême-droite, mais pour autant, le Brésil n'a pas basculé à gauche, et c'est sur la société et les mobilisations hors des institutions que Lula va devoir s'appuyer :  le parlement est solidement planté à droite, comme la plupart des gouverneurs des provinces, et la religion, l'agriculture, l'armée, les trois piliers sur lesquels un Bolsonaro avait construit sa victoire en 2018 et un autre espérait construire la sienne en 2026, n'ont pas été abattus. Et à l'annonce de la victoire finale de Lula, la bourse de São Paulo, qui s'était envolée après le premier tour gagné par Bolsonaro, a plongé. 

 "Ne va point par le chemin des méchants, et ne brave point en la voie des mauvais"

Ni Bolsonaro, ni Trump n'ont admis le résultat de la présidentielle brésilienne (Bolsonaro a a même pris la fuite en Argentine, puis peut-être aux USA, pour échapper aux poursuites lancées contre lui pour corruption et collusion avec des groupes mafieux). L'écart de trois points et demi entre le vainqueur et le vaincu est pourtant net : c'est plus de quatre millions d'électrices et d'électeurs de plus pour le candidat de la gauche que pour le candidat de Trump. Elle n'était pas, et de loin pas, miraculeuse (même si les sondages ne l'avaient pas prévue) la "remontada" de Lula entre les deux tours de la présidentielle, elle est le résultat d'une mobilisation massive de la gauche, sonnée par les résultats du premier tour :  étudiants, syndicats, paysans sans terre, militants des mouvements populaires, artistes ont multiplié les rassemblements et les appels aux abstentionnistes. Contre Flavio Bolsonaro, il s'agissait de défendre les avancées sociales acquises sous les présidences de Lula (des millions de personnes ont été sorties de la misère, des millions d'enfants ont pu aller à l'école...), mais aussi de  défendre la démocratie. En trois semaines, Lula a gagné dix millions de votes. Le Brésil avait vécu une longue période de dictature militaire, jusqu'en 1985, mais il faudra encore quatre ans pour que soit rétabli le suffrage universel, et la société brésilienne est restée conservatrice et violente (60'000 assassinats par an), où autant que les armes (dont la possession a été libéralisée par Bolsonaro Ier) foisonnent les "fake news" : pendant la campagne électorale de la précédente présidentielle, les bolsonaristes avaient fait circuler celle selon laquelle Lula allait interdire les églises, et même battus une première fois ils avaient conservé de solides soutiens  (l'agrobusiness, la plupart des églises évangéliques, une part notable des forces de sécurité... et l'administration Trump) et de puissants moyens. Ils ont aussi massivement utilisé les réseaux sociaux, dans un pays où 60 % de la population ne s'informe que par eux, et les plates-formes américaines, notamment Meta (Facebook, Instagram, Whatsapp), favorisant par leurs algorithmes le camp de Bolsonaro. 

Un homme de gauche va présider un pays où 1 % des propriétaires détiennent près de la moitié des terres agricoles. Une réforme agraire avait été engagée, mais les grands propriétaires ont empêché son achèvement, car ils règnent sur l'économie et sur le parlement. Il fallait plus qu'un mandat présidentiel de Lula pour réparer les dégâts commis par Bolsonaro père : accroissement de la pauvreté, des inégalités, de la violence, de la malgouvernance, de la corruption, de la destruction de l'environnement... Pour Ivan Valente, du parti "Socialisme et liberté"  allié du Parti des Travailleurs de Lula, il fallait "débolsonariser le Brésil comme autrefois on a dénazifié l'Allemagne". Or Lula ne disposait, et ne dispose toujours  pas d'une majorité parlementaire et l'extrême-droite bolsonariste est sortie renforcée des législatives et des exécutives d'Etats. Il a fallu à Lula et à ses partisans substituer un clivage démocratie/autoritarisme au clivage gauche/droite, en forgeant un "front démocratique" incluant une partie de la droite à un front de gauche. C'est ce front qui avait déjà élu Lula contre un Bolsonaro lors la précédente présidentielle, et qui l'a réélu dimanche avec Lula contre un autre Bolsonaro, pour défendre la démocratie.

C'est d'ailleurs aussi le sens de la victoire dimanche, en même temps que celle de Lula, des opposants à Vucic en Serbie, et de celle, encore possible à ne lire que des résultats partiels hier, des opposants à Netanhayou (partis arabes compris) et à l'extrême-droite épuratrice, voire génocidaire, en Israël. L'opposition serbe devenue majorité n'est pas tombée amoureuse des Kosovars, ni l'opposition israélienne si elle était devenue majorité relative (hors partis arabes) tombée amoureuse des Palestiniens et de la "solution à deux Etats". 

La morale de l'histoire, car il y en a une, c'est que pour battre l'Extrême-droite, l'unité de la gauche est nécessaire mais insuffisante : il faut que s'y agrège la plus grande partie possible de la droite démocratique (girouette centriste comprise). Dans les manifestations de soutien à Lula, on proclamait que la seule garantie qu'on puisse encore choisir un président dans quatre ans, c'est de réélire Lula... Mais si ce "front démocratique" est nécessaire, lui non plus n'est pas suffisant : Lula aura affaire à un congrès et des gouverneurs hostiles, Eisenkot n'est ni anti-nationaliste ni pacifiste, juste, sans doute, moins brutal, égocentrique et obsédé par le pouvoir et son propre sort que Netanyahou. La défaite de Bolsonaro est un cadeau fait au Brésil, pas aux Autochtones d'Amazonie. La défaite de Netanyahou serait un cadeau fait à Israël, pas aux Palestiniens.

Un proverbe biblique ne s'impose-t-il pas comme conclusion, après une élection brésilienne perdue par la droite évangélique et une élection israélienne qui pourrait présager d'une sortie du gouvernement des représentants de l'extrême-droite religieuse et raciste ? 

"Ne va point par le chemin des méchants, et ne brave point en la voie des mauvais" (Proverbes 4, 14, dans la traduction de Castellion)

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