Victoire de l'extrême-droite allemande en Saxe-Anhalt : L'urne est encore féconde...

Pour la première fois depuis 1945, l'extrême-droite allemande a gagné une élection démocratique : celle au parlement du Land de Saxe Anhalt, le 6 septembre, où, avec une participation de 78 % (18 points de plus qu'il y a trois ans), elle a obtenu 44 % des suffrages, et écrasé tous ses concurrents, à commencer par la CDU du Chancelier Merz, qui plonge à 17 % alors que Merz avait promis de "diviser le nombre d'électeurs de l'AfD par deux"...  Pour autant, qualifier ce vote de "séisme" est pour le moins excessif. D'abord parce que la victoire de l'AfD était annoncée par tous les sondages (même s'ils n'annoncent précisément rien, puisqu'ils ne rendent compte que du sentiment au moment où ils sont effectués), ensuite parce que l'AfD est déjà le premier parti d'opposition allemand, enfin parce que le poids (démographique, économique, politique) du Land de Saxe Anhalt (2,1 millions d'habitants), pauvre, vieillissant et en déclin démographique, est faible , ce qui n'empêche ni le chef du parti dans le Land, Ulrich Siegmund, de proclamer "nous avons écrit l'histoire dans ce pays", ni la cheffe du parti national, Alice Weibel, de claironner qu'elle vise au moins 40 % des suffrages au plan national lors des prochaines législatives (prévues en 2029, si la fragile coalition CDU-SPD au pouvoir tient jusque là). 40 %, c'est plus que ce que le parti nazi a jamais obtenu quand il se présentait encore lors d'élections démocratiques (il avait obtenu 37 % des suffrages lors des élections qui précédèrent son arrivée au pouvoir)... avant de les abolir. L'urne est encore féconde ou mugit la bête immonde...


Il n'y avait pas de fatalité à l'arrivée de Hitler au pouvoir, il n'y en a pas non plus aux succès de l'AfD

Le chef de l'Afd en Saxe-Anhalt, le frétillant Ulrich Siegmund, a promis de multiplier les expulsions d'étrangers et même d'Allemands d'origine étrangère, et de modifier les programmes scolaires (l'école est de compétence régionale, pas nationale) pour les rendre moins culpabilisants quant au nazisme, d'interdire les drapeaux arc-en-ciel dans les écoles et de supprimer l'obligation de fréquenter l'école tout en y étendre l'enseignement du russe, de supprimer le service de renseignement intérieur du Land, pour le punir de considérer l'AfD comme organisation "d'extrême-droite avérée", de dénoncer le contrat du Land avec la chaîne publique MDR...  sauf que son parti ne détient pas la majorité des sièges au parlement du Land, et qu'après avoir clamé qu'il gouvernerait seul, il va devoir  débaucher des élus de la CDU (même si elle a exclu toute alliance avec l'AfD, l'attrait de la mangeoire pourrait attirer les plus droitiers des conservateurs démocrates) et d'obtenir au moins l'abstention complice, voir le soutien, de la petite formation "conservatrice de gauche" (ce n'est pas un oxymore) BSW, définie ainsi par sa cheffe et fondatrice, qui n'a pas hésité à baptiser son parti de son nom à elle, "Bündnis Sahra Wagenknecht", plutôt que le nommer par une identité politique. Issu de la gauche de la gauche (die Linke), le BSW  a franchi de justesse le barre du quorum (5 % des suffrages) pour être représenté au parlement du Land de Saxe Anhalt, et pourrait permettre, par son soutien ou son abstention à l'AfD de gouverner le petit Land est-allemand (puisqu'il refuse  le "Brandmauer", le mur coupe-feu contre l'extrême-droite, version tudesque du "cordon sanitaire" à la française, et aussi fragile que lui), alors même que de nombreux néo-nazis (et quelques paléos...) peuplent l'AfD. Dont le programme, ou les promesses qui en tiennent lieu, de l'AfD le situent, sans aucune ambiguïté, non seulement à la droite de la droite (une partie de la CDU y est déjà), mais, clairement, à l'extrême-droite, soutenus depuis les Etats-Unis par Trump, Vance (qui appelait à la fin du "cordon sanitaire" contre l'extrême-droite") et par Musk, pour qui "seule l'AfD peut sauver l'Allemagne". En revanche, et contrairement à Eric Zemmour, Marine Le Pen s'est soigneusement abstenue de saluer la victoire de l'AfD...

Ulrich Siegmund prédit que sa victoire dans son Land va entraîner une "recomposition du paysage politique" allemand. Car d'autres élections se profilent : selon les sondages, dans le Mecklemburg-Poméranie, autre Land de l'ex-RDA, l'AfD distance les sociaux-démocrates(SPD), mais d'assez peu, et à Berlin, elle est au coude-à-coude avec la CDU et die Linke, mais derrière elles, et quelques points devant les Verts et les sociaux-démocrates. Et dans deux Etats de l'Est (la Saxe et la Thuringe), des gouvernements minoritaires ne tiennent que parce que la gauche radicale s'abstient de les combattre. 

Les succès de l'AFD dans l'ex-RDA ne témoignent pas seulement de l'"ostalgie" d'une partie de la population de l'ancienne république communiste, mais surtout d'un triple échec : celui de la RDA et de sa prétention à incarner l'antinazisme, celui de la réunification des deux Allemagne, celui des deux grands partis allemands, la CDU et le SPD, à constituer contre les réminiscences néo (ou paléo) nazies un cordon sanitaire démocratique. Et cela n'est pas sans rappeler la fin de la première république allemande, celle de Weimar, tuée par les divisions de la gauche, mais surtout, comme le rappelle l'historien Johann Chapoutot, la capitulation (par anticommunisme et antisocialisme, souvent par antisémitisme, toujours par allergie  aux conquêtes politiques, sociales et culturelles d'après 1918) des élites économiques (le patronat), politiques (le Zentrum cantholique, ancêtre de la CDU), religieuses (l'église catholique, mais aussi des cercles protestants particulièrement réactionnaires) devant les nazis, qui promettent tout et n'importe quoi : refaire des patrons des "empereurs dans leurs usines", "protéger le christianisme comme base de notre morale toute entière", comme le proclama Hitler au soir de sa nomination comme Chancelier... L'Eglise catholique a béni, les patrons ont payé, le "Zentrum" a voté les pleins pouvoirs à Hitler, qui ne les aurait pas obtenu sans lui, et en Suisse,  la famille Schrzenbach -sauf Annemarie- le PDG du Crédit Suisse, Rudolf Godffried Bindschedler...)et les cercles politiques d'extrême-droite ont applaudi. 

"Il n'y avait pas de fatalité à l'arrivée de Hitler au pouvoir", résume Johann Chapoutot. Il n'y en avait pas à la victoire de l'AfD en Saxe-Anhalt, il n'y en aura pas, aux possibles victoires électorales de l'AfD ailleurs. Dans le cas paroxystique du nazisme comme dans celui de l'AfD, il n'y avait, il n'y aurait, pour les permettre que des connivences, des incompétences, des complaisances et des complicités. Et des divisions de la gauche, là où il en reste encore une.

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