Elections israéliennes : pas de majorité, mais un vainqueur surprenant
Dilemmes et impasses
Les élections législatives israéliennes ont débouché, la proportionnelle presque intégrale (il y a un quorum de 3,5 % des suffrages) et la circonscription unique aidant, sur une impasse politique, sans majorité et avec un seul vainqueur, surprenant: les partis "arabes" (au sens de palestiniens non-juifs, ce qui comprend une minorité chrétienne non négligeable). La coalition de droite et d'extrême-droite de Netanyahou est en tête avec 53 sièges devant celle (pluraliste mais tout de même avec une dominante de droite démocratique et une participation ultra-nationaliste) d'Eisenkot avec 48 sièges, aucune des deux n'atteignant donc la majorité (61 sièges) à la Knesset et ne pouvant donc former un gouvernement qui ne soit pas renversé par le parlement. En troisième position, devant des formations sionistes ou ultrareligieuses, les deux principales formations politiques majoritairement arabes (Raam et la Liste unifiée) peuvent décider de la suite avec 19 sièges au total -un record historique, atteint grâce à une mobilisation sans précédent (jusqu'à 80 % des inscrits dans les villes arabes ou mixtes) contre le gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël, . Or comme il est exclu, par elles comme par lui, qu'elles soutiennent le maintien au pouvoir de Natanyahou, elles peuvent soit soutenir Eisenkot sans participer à son gouvernement, comme y invite Yaïr Golan, des Démocrates (9 sièges), seule formation de la coalition Eisenkot à envisager ouvertement une telle connivence, soit ne soutenir aucune des deux coalitions concurrentes, ce qui rendrait impossible la formation d'un gouvernement disposant d'une majorité parlementaire, ce qui amènerait à de nouvelles élections (comme entre 2019 et 2021, où il y en a eu quatre...). C'est ce que le président Herzog, qui en décide et est favorable à un gouvernement d'union nationale (sans participation des partis arabes), espère éviter, compte tenu de la très haute participation électorale aux dernières (la plus forte depuis plus de cinquante ans) et donc à leur forte légitimité.
"LE JOUR D'APRÈS C'EST MAINTENANT !"
La base du Likoud, le parti de Netanyahou, ne lui a donc pas tenu la moindre rigueur de sa responsabilité dans le pogrom du 7 octobre, ni dans le nettoyage ethnique qui s'opère en Cisjordanie, ni dans sa fuite en avant dans une succession de guerres ingagnables, ni dans une alliance avec une extrême-droite qui ne le soutient que comme la corde soutient le pendu et qui s'est rendue coupable de l'assassinat d'un Premier ministre d'Israël (Yitzhak Rabin), ni dans la dégradation totale de l'image d'Israël dans le monde : l'Etat "hébreu" (les guillemets s'imposent autant qu'ils s'imposeraient si on qualifiait la Suisse d'Etat "helvète" ou la France d'Etat "gaulois") est devenu un Etat voyou qui expulse les organisations internationales (y compris celles du système de l'ONU), les diplomates et les journalistes, veut "redessiner" le Moyen-Orient par la force et en fonction de ses seuls intérêts, y imposer à force de guerres "préventives" une "pax hebraica" illusoire, et pèse d'un poids démesuré et est devenu, au même titre que l'Iran, un facteur constant de déstabilisation de toute la région, du fait du soutien aveugle que lui apportent encore les USA -mais plus leur opinion publique. Plus longtemps Netanyahou restera au pouvoir, plus l'image d'Israël se détériorera dans l'opinion publique étasunienne. Or le rejet de "Bibi", considérable dans l'opinion publique et qui était en fait le dénominateur commun des forces de droite, du centre ou de gauche coalisées autour d'Eisenkot, n'a pas suffi à faire passer le second devant le premier. La défaite de Bolsonaro a été un cadeau fait au Brésil, pas aux Autochtones d'Amazonie, la défaite de Netanyahou aurait été un cadeau fait à Israël, pas aux Palestiniens. Et sa non-défaite, même payée d'un recul important, et même temporaire, est un cadeau à Trump, qui s'est d'ailleurs targué d'en être l'artisan, mais est confronté à la chute de la popularité d'Israël aux USA (et à la montée de la gauche démocrate pro-palestienne), pas à Israël.
A la fois satisfait d'être en tête et déçu d'être minoritaire, le Likoud hurle, à la Trump ou à a Bolsonaro, que les Arabes (et leurs alliés de gauche) ont «volé les élections en Israël!», ce qu'il avait déjà clamé en 2022 , affirme «qu’aucun parti sioniste ne peut être autorisé à coopérer avec Raam ou la Liste unifiée» (les partis arabes), et le ministre d'extrême-droite de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, appelle à arrêter les chefs des partis arabes qu'il accuse «d’avoir reçu de l’argent du Qatar», état gazier qui a entretenu des liens à la fois avec Netanyahou et son entourage et avec le Hamas dont il a abrité la direction politique -Netanyahou lui-même ayant utilisé le Hamas pour affaiblir l'Autorité palestinienne. Avec un parlement sans majorité, divisé en trois blocs, Netanyahou, abrité sous le parapluie trumpien, peut encore échapper, en tout cas pour un temps, à l'injonction de rendre des comptes. Et peut faire durer ce temps, qui tient du sursis, en convainquant Trump, pour bénéficier d'une "union sacrée", de relancer la guerre contre l'Iran après les élections étasuniennes de mi-mandat, même s'il les perd. Et pendant cet interrègne, Netanyahou restera au pouvoir, capable de reprendre la guerre contre l'Iran, le Liban, la Syrie, les Palestiniens des territoires occupés ou n'importe qui désigné comme ennemi.
Mais ensuite ?
Sauf à nier l'évidence, ou à instaurer franchement, officiellement, un système d'apartheid assumé comme tel, les institutions politiques israéliennes ne pourront pas longtemps faire l'impasse sur la reconnaissance de la part que prend à sa réalité sociale, politique, économique, démographique, sa population "arabe" -autrement dit, "non-juive" (la judaïté n'étant évidemment pas raciale, et pas seulement religieuse, mais plus généralement culturelle, qu'elle soit revendiquée ou simplement héritée). Pour des forces politiques qui aspirent à gouverner l'Etat d'Israël, et plus encore pour celles qui aspirent à remplacer son gouvernement actuel, refuser toute espèce d'accord, même de "non belligérance" politique avec les listes arabes, c'est refuser tout droit à une véritable représentation politique légitime à 21 % de la population de l'Etat d'Israël, hors territoires occupés. C'est d'ailleurs la position constante de Netanyahou, et plus encore de l'extrême-droite de Ben Gvir ou Smotrich : Les "arabes" n'ont rien à dire politiquement en Israël -une population dite "arabe" par commodité, mais qui se définit elle-même comme palestinienne, même quand elle dispose de la citoyenneté israélienne. Une population certes majoritairement musulmane, mais également, minoritairement, chrétienne, et comprenant les Druzes, qui eux-mêmes se considèrent comme une communauté irréductible à toute autre. A l'inverse, Yaïr Golan estime que "nous n'avons pas d'avenir ici si nous ne cessons pas d'avoir peur" et appelle à refuser "la division raciale (faite par) Netanyahou entre les voix juives et les voix arabes". Une position qui fut celle, avant même la création de l'Etat d'Israël, de forces politiques importantes de la société juive diasporique. Dans une lettre de lecteur au "Courrier", Hans-Peter Renk rappelle la prescience de Henryk Ehrlich (mort dans une prison soviétique pendant la guerre contre le nazisme fauteur de génocide judéophobe), dirigeant du Bund. A propos du sionisme, dont il conteste la qualité de mouvement d'émancipation démocratique, Ehrlich se demande ce "que peut-être dans le meilleur des cas la Palestine juive ? Le micro-Etat d'une minuscule tribu hébraïque au sein du peuple juif ?" -c'était manière de rappeler que le peuple juif ne se réduit pas à la population juive d'Israël. Et Ehrlich continue : "si un Etat juif était créé en Palestine, son climat mental serait la peur éternelle d'un ennemi extérieur (les Arabes), un combat permanent pour chaque centimètre carré de terrain, pour chaque miette de travail contre un ennemi intérieur (les Arabes) et une lutte sans répit pour éradiquer la langue et la culture des Juifs de Palestine". Ce qui nous renvoie à la situation politique israélienne d'aujourd'hui.
Comme l'écrivaient dans le The Jerusalem Post des militants de "La Paix Maintenant" : quel que soit le prochain gouvernement israélien, qu'il soit celui de Netanyahou ou celui d'Eisenkot, il devra "affronter la question de l’avenir de la Cisjordanie (...) Israël entend-il évoluer vers une souveraineté permanente sur la Cisjordanie, vers un accord territorial négocié ou vers un autre cadre politique clairement défini ? LE JOUR D'APRÈS C'EST MAINTENANT !". Et il est bien incertain, le "jour d'après" : "Le chemin vers la constitution d’un gouvernement sioniste et démocratique sera complexe même si Eizenkot arrive en tête. Nous sommes donc inquiets car rien n’est joué". Rien n'est joué, rien n'est donc perdu. Ni pour Israël, ni pour les Palestiniens. Mais dans un paysage politique israélien aussi fragmenté, où même les deux coalitions adverses sont traversées de contradictions radicales (quoi de commun entre Yaïr Golan et Avigdor Liberman, sinon leur refus de voir Netanyahou rester au pouvoir ?), un véritable changement, pour ne pas écrire bouleversement, politique consisterait à rompre avec la colonisation, les violences perpétrées par les colons contre les habitants palestiniens des territoires occupés. les discriminations envers les arabes israéliens, des relations internationales réduites au parapluie américain, la dérive autoritaire, le mépris des contre-pouvoirs et du droit international, les privilèges du secteur religieux fondamentaliste, le messianisme, l'alliance avec l'extrême-droite... c'est beaucoup demander à un Eisenkot qui s'oppose à la "solution à deux Etats" et à une véritable alliance avec les partis "arabes", qui a donné son nom à une doctrine devenue centrale dans la stratégie israélienne d'usage volontairement disproportionné de la force, qui n'est ni anti-nationaliste ni pacifiste, juste sans doute moins égocentrique, plus démocrate et plus respectueux de l'Etat de droit, moins obsédé par le pouvoir et son propre sort que Netanyahou, mais pas moins obsédé par la "sécurité d'Israël", s'il n'en fait pas un usage aussi cynique que son adversaire politique et s'il est prêt, contrairement à "Bibi", à avaliser le pseudo plan de paix américain.
Sur les résultats des élections israéliennes pèse, évidemment, le pogrom du 7 octobre, mais ces résultats ne disent rien des relations à venir entre Israéliens et Palestiniens -Palestiniens d'Israël et Palestiniens des territoires occupés ou réfugiés dans les pays voisins. Comme si toute réflexion, toute prospective, toute proposition de fond sur cet enjeu était recouverte par l'angoisse provoquée par le massacre perpétré par le Hamas. Comme si l'enjeu des élections était de savoir si les rabbins et les étudiants en religion devaient continuer à être exemptés du service militaire.
"Notre priorité absolue est de renvoyer chez lui ce gouvernement du sang versé", avait proclamé le leader de la la liste "Arabe Unie", Youssef Jabareen, avant les élections. C'est en effet une priorité pour sortir Israël du climat de pré-guerre civile dans lequel Netanyahou et ses partenaires d'extrême-droite l'ont plongé, pour le replacer dans une normalité démocratique et humaine, et ouvrir une perspective de relations avec les Palestiniens qui ne contienne pas le projet "biblique" de leur éradication pure et simple -de nettoyage ethnique de tout l'espace contenu entre le Jourdain et la méditerranée.
« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? »
אם אין אני לי, מי לי; וכשאני לעצמי, מה אני; ואם לא עכשיו, אימתי



Commentaires
Enregistrer un commentaire