La COP 17 sur la diversité s'est ouverte à Erevan

Quand une espèce éteint les autres...

Lundi s'est ouverte à Erevan, pour deux semaines, la COP17 sur la biodiversité. On n'en attend pas un miracle, mais au moins des signes d'une véritable prise de conscience de la situation : un million d'espèces animales et végétales (sans compter l'espèce humaine) menacées d'extinction en quelques décennies. Pour plus encore, c'est trop tard : de l'indice "Planète vivante" publié par le WWF, il ressort qu'en moyenne 69 % des populations de faune sauvage (poissons, oiseaux, mammifères, amphibiens, reptiles) ont disparu depuis 1970., avec un maximum de 94 % en Amérique latine et un minimum de 18 % en Europe, où les pertes les plus massives ont été provoquées avant 1970.  La cause principale de cette raréfaction de la pluralité animale est la destruction des habitats naturels par l'agriculture et l'urbanisme, la surexploitation du sol, le braconnage, la pollution de l'air, de l'eau et du sol, le changement climatique provoqué par les activités humaines et la dissémination par les humains d'espèces invasives. Autrement dit, une espèce, la nôtre, est en grande partie responsable de l'extinction, possible ou déjà avérée ou d'un nombre précisément incalculable d'autres. 

L'humanité aurait-elle désormais peur d'elle-même ?

En 2022, à Montréal, a été signé un cadre mondial sur la biodiversité qui a donné jusqu'en 2030 pour atteindre l'objectif de protéger 30 % des terres et mers, réduire de moitié le risque que fait peser sur la biodiversité l'usage des pesticides, restaurer 30 % des espaces dégradés, réduire de 500 milliards de dollars les subventions à des pratiques préjudiciables à la diversité et augmenter de 300 milliards les subventions à celles qui lui sont favorables. Et on est encore loin de s'approcher de es objectifs, pourtant prudents : protéger 30 % des terres et mers, cela signifie tout de même en abandonner 70 %... et augmenter de 300 milliards les subventions utiles en réduisant de 500 milliards les subventions nuisibles, c'est tout de même "économiser" 200 milliards... La convention de l'ONU sur la biodiversité biologique avait donné 23 cibles à l'action en sa faveur, une seule est en passe d'être atteinte : celle qui vise à atténuer (pas supprimer) les effets du changement climatique sur la biodiversité, et les Etats parties de la convention admettent déjà qu'il n'atteindront pas la moitié des cibles : leurs ambitions sont insuffisantes, la mise en œuvre des décisions prises est trop lente et leur financement est insuffisant, même dans des pays comme la France qui font plutôt mieux que les autres, tout en n'en faisant pas assez et en privilégiant comme les autres le développement économique à la diversité du vivant.  

Nous, humains, formons une espèce  capable de s'adapter à presque tous les milieux naturels possibles, des plus froids aux plus chauds, des plus humides aux plus secs, et de s'installer pour un temps même dans des milieux où elle ne peut (encore) s'adapter : polaires, subaquatiques, spatiaux... L'espèce humaine est présente sur tous les continents et toutes les îles, et dans la plupart des cas depuis plus de 100'000 ans. Mais cette espèce, mobile, inventive, est aussi prédatrice. Modifiant les milieux où elle s'installe, elle finit par les dégrader, et parfois les détruire. Sans doute ne détruira-t-elle ni la planète, ni la vie sur la planète, mais elle est capable de détruire des milliers d'autres espèces et son propre cadre de vie. Et elle a déjà à ce point modifié son environnement et le vivant depuis le néolithique que leur forme sauvage a quasiment disparu, et que les derniers qui subsistent ne le sont  que parce que les humains ont décidé de les maintenir tels -ou à peu près. 

Les droits nationaux et le droit international s'acheminent, lentement, vers l'admission du principe et des modalités de réparation du préjudice écologique. La juriste Sarah Vanuxem y voit l'amorce d'une évolution plus radicale : celle de la reconnaissance de droits fondamentaux à la nature et à ses éléments, et de faire des arbres, des lacs, des mers, des cours d'eau, des montagnes, des sujets de droit au nom duquel des procédures juridiques pourraient être engagées. Ce serait certes une sorte d'"animisme juridique" (l'expression est de la juriste Marie-Angèle Hermitte), mais aussi une manifestation d'anthropocentrisme, puisque ce seraient des humains qui porteraient plainte contre d'autres humains devant des instances humaines, au nom d'autres animaux, de végétaux, de minéraux, d'eaux, de terres et d'air dont ils se feraient eux-mêmes les représentants sans en avoir été mandatés par ce qu'ils défendent... Les humains s'érigeraient en partie civiles de la nature, et ce serait, en même temps qu'une usurpation, reconnaître leur responsabilité, celles de leurs entreprises et de leurs Etats dans le saccages de l'environnement -celui des humains eux-mêmes et celui de tout ce qui y vit et le constitue. L'humanité personnifiant la nature reconnaîtrait ses fautes par le fait même qu'elle la personnifierait.

Le ferait-elle pour une autre raison qu'elle a désormais peur d'elle-même ? Ce serait une mauvaise raison : si la croissance incontrôlée et la crise  climatique peuvent mener à l'effondrement d'une civilisation (la nôtre), qui le mérite peut-être, elle ne peuvent mener à l'extinction de notre espèce, moins encore à celle de la vie, dont elles continueraient à  réduire considérablement la diversité. La population humaine pourrait chuter, mais cette chute même allégerait la pression sur l'environnement, amènerait à un nouvel équilibre-et la population humaine à une nouvelle croissance. Notre mode de vie n'est pas la condition de la survie de notre espèce, il n'en est, précisément, qu'un mode. Contestable, condamnable, nuisible, mais dépassable. Si on en a la volonté et s'en donne les moyens.


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