Montées des extrême-droites en Europe (et ailleurs) : Le fonds de l'air effraie

Le mois dernier, en Allemagne, le parti d'extrême-droite AFD (Alternative pour l'Allemagne) a gagné, nettement, les élections régionales dans deux Länder de l'ancienne RDA, la Saxe-Anhalt, dont il pourrait prendre le gouvernement en débauchant au moins trois élus chrétiens-démocrates, et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui pourrait cependant rester gouverné par la gauche si elle arrive à s'unir, entre sociaux-démocrates, verts et gauche de la gauche (die Linke). Même si à Berlin, c'est la gauche (die Linke) qui l'emporte,  la progression de l'extrême-droite dans le pays natif du nazisme est spectaculaire. Et la faiblesse du "mur coupe-feu" (version tudesque du "front républicain) censé réunir les chrétiens-démocrates de la CDU, les sociaux-démocrates du SPD et les Verts face à l'AfD, l'est tout autant. De l'autre côté du Rhin, en France, le Rassemblement National de Marine Le Pen et de Jordan Bardella caracole toujours en tête des sondages sur les intentions de vote pour la présidentielle de l'année prochaine, malgré l'incohérence de son programme et les révélations sur la matrice antisémite de son président (Bardella). Et en Amérique latine, les présidences et les gouvernements de gauche tombent les uns après les autres pour laisser place à des extrême-droites maternées par Trump et Musk. Le fonds de l'air politique effraie -il devrait plutôt mobiliser. Et d'abord, nous inciter à comprendre d'où vient et de quoi se nourrit ce à quoi nous assistons. Et pourquoi ce qu'on sait, ou devrait savoir, de ce que fut l'extrême-droite quand elle fut au pouvoir et libre d'appliquer son programme ne retient guère à la soutenir cinquante ou quatre-vingt ans plus tard...

Comment séparer la pulpe populaire du noyau fasciste ? En clamant que "le fascisme ne passera pas" là où il est en train de passer ?

Au moins-e électeur-trice sur trois vote pour les populismes de droite ou de gauche en Europe, et un.e sur quatre pour ceux de droite. C'est presque plus de trois fois plus qu'il y a vingt ans. Cela ne fait pas une majorité, ni même une coalition (sauf complicité d'une partie de la droite conservatrice), mais cela fait une force. Et donc un danger. En Amérique latine, ce danger est d'ailleurs déjà devenu une réalité. 

Certes, on n'en est pas encore à constater l'émergence d'une possible "Internationale" de l'extrême-droite, additionnant et coordonnant "populismes de droite", néo-fascisme, néo-nazisme, néo-franquisme (et on en passe), intégrismes religieux chrétiens (protestants, catholiques, orthodoxes), contre-progressismes sociaux,  repose sur une surestimation du niveau de cohérence idéologique des partis concernés, ce que confirme l'échec des partis populistes de droite à se constituer en un groupe unique au parlement européen,  mais si la logique même du populisme de droite (nationalisme fermé, xénophobie, isolationnisme) exclut qu'il puisse se constituer en "Internationale", il y a suffisamment de points communs entre ses différentes formes nationales pour qu'elles fassent connivences. A commencer par cette communauté de pensée et de projet : en revenir à la nation ethnique (par opposition à la nation politique, ou citoyenne, à la française). On n'est évidemment pas là dans une "révolution conservatrice" (ce n'est pas jouer avec les mots que voir dans ce concept un oxymore : une révolution ne peut, par définition, être conservatrice, si elle peut être réactionnaire), mais dans une "révolution réactionnaire". Une révolution ne conserve pas, elle bouleverse -et elle peut bouleverser au nom d'un retour, certes impossible mais pas moins mobilisateur pour autant, au passé. De ce point de vue, fascisme et nazisme furent révolutionnaires...

Pour l'historien britannique Adam Tooze, c'est la crise de 2008 qui explique la montée des populismes réactionnaires (mais aussi, moins spectaculaire, celle des populismes de gauche), comme elle expliquerait le Brexit, les victoires électorale de Viktor Orban et de Donald Trump (mais alors, quid de celle de Macron ?). En effet, cette crise n'a pas été seulement une crise économique et financière, mais aussi une crise politique : elle a délégitimé le vieux compromis d'après-guerre entre la droite démocratique et la social-démocratie. Et les sociaux-démocrates ont pris cette délégitimation en pleine gueule : leur déclin en est la mesure, et si on y ajoute la déréliction des partis communistes, il laisse vacant le champ politique de la représentation des "classes inférieures". Adam Tooze ajoute que la fonction éducative de ces classes qu'assumait la gauche traditionnelle (communistes compris), de ses partis politiques et de ses syndicats n'a été reprise par aucune formation politique (ni de gauche, ni de droite, ni d'ailleurs), ce qui laisse la "société d'en bas" culturellement, idéologiquement, politiquement désarmée face à la réduction des projets politiques à quelques slogans et à la désignation de boucs-émissaires.

Il convient cependant de ne pas attribuer la prospérité des populismes de droite aux seuls effets de la crise : le mélonisme italien, reformulation du MSI néo-fasciste, l'UKIP britannique et son surgeon, le Reform Party, le Rassemblement National français, version ripolinisée du Front National, l'UDC suisse, dérive du vieux parti agrarien, sont bien plus anciens. Et tous, les anciens comme les récents, expriment la même prétention de représenter le "vrai peuple", par opposition aux "élites" et, pour les populistes de droite, par détestation des migrants, des nomades et des étrangers. Et de la gauche en général. Et le libéralisme sous toutes ses formes -sauf la forme économique. Les "populistes de droite" ne sont que des usurpateurs de la référence "populiste" -le populisme en effet exige que l'on suive le peuple, pas qu'on le guide, et les souverainistes réactionnaires, et plus évidemment encore les héritiers affirmée du fascisme, du nazisme, du franquisme, du salazarisme, du pétainisme (et on en passe) ne veulent que le conduire. En Allemagne, après les élections régionales que son parti a gagnées, la présidente de l'AfD, Alice Weidel, a proclamé : "les électeurs nous donneront les clés du pouvoir. Et nous les prendrons". Elle n'a pas promis de les rendre si elle devait perdre les élections suivantes.  En Saxe-Anhalt c'est une fédération particulièrement extrémiste de l'AfD qui a gagné, et dans le Mecklenbourg-Poméranie, l'AfD a même éjecté la CDU du parlement régional. 

Il ne suffira 7zpas de rappeler ce que fut le fascisme,  le nazisme, le pétainisme, le franquisme, pour éloigner de l'extrême-droite telle qu'elle est aujourd'hui les petites gens qui la soutiennent ou s'en accommodent: les électeurs de l'AfD ne veulent pas reprendre la Shoah là où la défaite des nazis l'aura laissée -ils ne voient pas, ou refusent de voir, la parenté de la déportation et de la remigration, de la dénonciation de l'"art dégénéré" et de celle du "wokisme". Et ils dissocient les méthodes du nazisme, qu'ils récusent, de ses finalités. Ils ne prônent pas l'extermination, ils soutiennent la purification. Ils n'ont pas perdu la mémoire historique mais ils n'en font pas un élément constitutif de leur choix politique. Un choix qui relève d'une protestation contre la dégradation de leurs conditions de vie. 

Condamner le nazisme n'empêche pas le vote pour l'AfD, condamner le fascisme le vote pour Meloni, condamner le franquisme le vote pour Vox, condamner le pétainisme le vote pour le Rassemblement National. Sans doute, les millions d'électrices et d'électeurs des partis d'extrême-droite en Europe ne sont-ils pas toutes et tous fascistes, nazis, franquistes... mais qu'ils rejoignent des formations politiques dont le cœur historique est le fascisme, le nazisme, le franquisme, qui furent fondées précisément par des fascistes des nazis, des franquistes, qui abritent encore des militants et des cadres qui revendiquent l'héritage des régimes des années trente ou de ceux qui ont tenu en Ibérie jusque dans les années septante, a de quoi questionner sérieusement, sur les raisons profonde de cette agrégation d'un  peuple des humbles qui devrait être constitutif d'une base sociale et politique de gauche, à son exact opposé social et politique. "Que signifiait cette masse indécise entre bourgeoisie et prolétariat, qui étaient-ils, ceux qui se rangeaient toujours du côté des plus forts, toujours prêts à dénoncer les faibles et à les piétiner, n'étaient-ils pas de toutes les classes les plus faibles (...) et ne se concentraient-ils pas à cause de cette faiblesse avec tant de zèle, au point de faire croire que c'étaient eux qui constituaient la physionomie du pays ?", fait Peter Weiss se demander une militante communiste, dans "L'Esthétique de la Résistance"...

Dans"Les prophètes du mensonge", Leo Loewenthal et Norbert Guterman  considéraient en 1949, évoquant les agitateurs d'extrême-droite, que les thèmes qu'ils agitaient "sont des versions déformées de problèmes sociaux réels. (...) Lorsqu'(ils tirent) parti de l'anxiété et des peurs de (leurs) auditeurs. (Ils jouent) sur des angoisses et des peurs réelles, ancrées dans une situation vraiment anxiogène. (...) Lorsqu' (ils) les (exhortent)  à s'en remettre à (eux, ils profitent), à la fois de leur révolte contre les contraintes de la civilisation et de leur désir d'un nouveau symbole d'autorité". Trois quarts de siècle plus tard, on en est toujours là, et à nous interroger : comment séparer la pulpe populaire du noyau fasciste ? En clamant que "le fascisme ne passera pas" là où il est en train de passer ? A Berlin, la gauche de la gauche (die Linke) a gagné les élections avec une candidate d'origine turque, Elif Erap, qui a fait campagne avec une priorité sur le logement et une proposition d'expropriation des grands groupes immobiliers pour remettre 270 logements en propriété publique. Et si la réponse à l'extrême-droite, partout où elle progresse, était précisément dans un programme résolument de gauche, et résolument ancré dans la réalité que vivent "les gens", que vit la base sociale historique de la gauche ?

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